Du lundi 8 au dimanche 14 janvier 2018

Pascal Quignard, Dernier royaume, Les Désarçonnés, t. VII, Gallimard, folio, 2014

 

Lundi 8 janvier 2018

Chapitre XXI, « La plage de Carnac »

          « Les alignements de Carnac sont des listes de morts qui s'enfoncent dans la mer. Les oiseaux dans leurs migrations se regroupent sur les mêmes sites au moment de leur départ qui est aussi un chant. […] Les oiseaux sont les âmes qui, comme elles s'assemblent au terme de la terre, tout à coup prennent leur envol pour rejoindre leur pays qui se situe au fond du ciel. », p.72.

 

          Si la beauté d'une image tient à sa force poétique, ces quelques lignes la concentrent avec une intensité qui tient autant à la comparaison qu'elles portent qu'au mouvement qui les anime pour dire l'arrachement céleste des migrations. La cosmogonie que décrit Quignard s'ordonne sur l’attrait qu'exercent les points cardinaux. Ils aimantent invinciblement, aspirent et précipitent les corps vers ce pôle qu'est le point visé par le regard.

          « L'orientation dérive du regard des prédateurs [...](attirés) vers une cible unique de faim ou de désir. », p.73.

 

          Intuition de Quignard accordée à ces Entretiens de Pierre Tal-Coat avec Jean-Pascal Léger, réunis sous le titre L'Immobilité battante1, dont j'achève la lecture. En exergue, ces mots de l'artiste empruntés au texte :

          Au matin 1981«  Apparition et disparition, de fixité et éclat, de suspension et précipitation ainsi que l'épervier, dans l'immobilité battante : un vol suspendu, et tombant comme une pierre quand ce battement cesse. »

          Immobilité battante du temps désirant, muée soudain en capture de la proie.

 

          Admirables peintures de Tal-Coat qui tentent un espace ouvert, un élan, un phénomène surgissant...

          Et, au fil des propos du peintre :

         « Je suis mû, je suis "activé" par le regard. »

         « Regard devenu à la fois localisation de la proie et distance de tir », qui invente le temps orienté selon Quignard vers « le perdu qui manque d'autant plus qu'il affame», pp.75-76.

 

          Tel est aussi le temps de la lecture dont les mots de Tal-Coat offrirait une merveilleuse image :

         « Le vol précipite, comme toute sorte de mouvement, il nous met hors des convenances, du convenu du paysage en ce sens qu'il nous fait étranger et vagabond par l'action du regard, suivant […] la mobilité du déplacement, déplacements non identifiés qui rejoignent le ciel et la terre. »

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Mardi 9 janvier 2018

Chapitre XXII, « Quo itis ? »

          L'anecdote racontée dans ce chapitre prend un sens singulier rapportée aux propos de Tal Coat cités hier, il semble que le chevalier romain de cette histoire – qui ressemble au chevalier du Septième Sceau d'I. Bergman - décrive lui aussi le mouvement de la lecture autant que sa propre errance :

          « Je ne sais pas exactement où je me rends mais je vais vous dire ce que je pense de ce voyage que j'ai entrepris il y a maintenant treize ans. J'ai rendez-vous avec la mort. Je ne sais pas où le rendez-vous est fixé. Les oiseaux font des migrations extrêmement lointaines quand le froid les presse. Il arrive que les hommes fassent comme les oiseaux dans l'hiver. Les oiseaux aiment que la brume se referme sur eux dans le ciel. […] Les hommes aiment que la brume se referme sur eux sous la forme de langage. », pp.77-78.

          Cependant à nouveau l'image émeut comme à cet instant où le bâton de l'haruspice suit le vol des oiseaux et transforme en signe sur le sable le battement des ailes dans les lignes du ciel puis brouille la poussière où s'évanouit tout destin.

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Mercredi 10 janvier 2018

Chapitre XXXI, « Apelle »

          « Un jour Apelle renonça à peindre la tête d'un cheval. Il lança l'éponge sur la paroi. Soudainement (exaiphnès) il peignit. », p.102.

          Ce lancer d'éponge est une variante du désarçonnement qui précède la perte de conscience et dans ce cas le renoncement au jugement.

 

          Sans transition, Quignard relate un mal brutal dont il a été saisi. Hospitalisé, mourant, « jetant l'éponge, [il a] trouvé la forme de ce dernier royaume où maintenant [il vit]. », p.102.

          Lors du lâcher prise, ce qui arrive est l'inattendu. Tel est l'événement.

          « L'homme doit regarder l'imprévisible comme sa patrie », p.102.

 

          Même ouverture chez Tal-Coat qui m'accompagne depuis le début de cette semaine : Le peintre privilégie le phénomène surgissant plutôt que le signe qui suppose un savoir.

         « C'est, je crois, cette chose qu'il me faut atteindre. Cette espèce de rencontre qui n'a pas de préalable. »2

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Jeudi 11 janvier 2018

Chapitre XXXIII, « Le cheval de Nietzsche en 1621, en 1877, en 1889 »

          « Les métaphores définissent les chevaux qui font aller à toute vitesse au sein du langage, sautant de pierre en pierre, de visage en visage, de mot en mot, de texte en texte, d'image en image, comme dans les rêves. », p.106.

          Toujours la danse des masques et nul vrai visage caché, plutôt le sans fond de la nuit. C'est la geste qu'amorce Naissance de la tragédie, que reformuleront les textes ultérieurs de Nietzsche.

            Quignard décrit Nietzsche enlaçant en 1889 dans la rue un cheval battu et perdant à cet instant la raison tant était forte sa haine de la domestication. Contre la domestication, l'affirmation de la volonté de puissance dresse la figure de Dionysos. Sarah Kofman le voit surgir comme « texte original de la vie » qui « est nu, nudité qui n'est pas le symbole de la vérité, mais de l'innocence, de la beauté et de la force de la vie. » Le texte du philosophe exige alors une nouvelle écriture philosophique : « la multiplication des métaphores qui va de pair avec la diversification des perspectives et l'affirmation de la vie sous toutes ses formes. Chaque métaphore exprime un "propre", une appropriation provisoire, aucune n'est privilégiée. Avec la "mort de dieu", tous les concepts changent de sens, perdent leur sens, rendant licite toute folie, toute absurdité. Supprimé le centre absolu de référence, […] tout devient possible. D'où les métaphores inouïes nietzschéennes et la réévaluation des métaphores anciennes. »3

 

          Les livres de Quignard sont des machines de guerre nietzschéennes.

          Et dans cet univers carnavalesque ils touchent le cœur du mouvement tournoyant d'un élan vital.

           « La tension prédative est toujours incertaine. Point de vue de prédateur et point de vue de proie tournent, s'échangent, se renversent sans fin. Nul ne sait, dans le front à front, dans le corps à corps, dans le bois contre bois, dans le massacre contre massacre, dans le face à face, dans le gueule à gueule, qui va manger, qui va être mangé. », p.109.

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Vendredi 12 janvier 2018

Chapitre XXXVIII

Chapitre XL, « La Boétie »

Chapitre XLI, « Le bruit de la liberté »

           Le refus de la domestication :

          « Ce désir de mourir plutôt que d'obéir. », p.119.

          Quignard, comme La Boétie, estime que nous naissons asservis, liés pour notre survie aux soins et aux contraintes qu'impose la communauté. C'est une autodomestication de l'espèce.

          Cet assujettissement est volontaire : « Pourquoi les hommes n'ont-ils pas la force de désirer la liberté ? Parce que le qui-vive de la mort hante le sujet depuis sa naissance : depuis l'instant où, seul, laissé à lui-même, il serait mort. », p.127.

          Cet assujettissement est le milieu originaire de la guerre et de la culpabilité : « Le destin intraitable de chacun est un conflit sans fin entre tous. », p.126.

 

           Quignard est un penseur politique. Cette réflexion sur le pouvoir comprend l'enrôlement de l'individu dans la sphère du langage qu'opère la socialisation. La remise en jeu de la métaphore que Nietzsche associe à la volonté de puissance dionysiaque participe du désenchaînement.

           Si le langage est la marque de la colonisation sociale de l'individu, la liberté peut-elle être dite ? Ici, Quignard ne répond pas mais fait entendre le bruit de la liberté :

          « Le bruit des pommes de pin qui se déchirent et qui s'ouvrent brusquement, sous les branches dans l'ombre merveilleuse et noire, sous le pin parasol, face à l'île de Capri, l'été, à Ischia, sous le ciel bleu. », p.130.

          Bruit de la nature dans la nature sauvage, ce bruit qui jaillit est celui d'une libération des cosses dans l'exaltation céleste de l'été.

          Ce moment solaire, c'est aussi l'enthousiasme d'André Gide découvrant l'affranchissement d'un printemps algérien : « Les eucalyptus délivrés laissaient tomber leur vieille écorce. ». Phrase qui a été pour moi libératrice me rendant d'un coup le souvenir d'un royaume perdu.

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1Éditions L'Atelier contemporain, 2017.

2L'Immobilité battante, supra, p.82.

3Sarah Kofman, « Nietzsche et la métaphore », in Poétique, n°5, 1971, Seuil, pp.77 à 98. Cet article était annoncé par son auteur comme un extrait d'un livre à venir qui sera Nietzsche et la métaphore.

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Imprévisible Métaphore Domestication

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