Du lundi 8 au dimanche 14 février 2016

Dernier royaume, ​Les Ombres errantes, tome 1 (Grasset)

Lundi 8 février 2016

Chapitre XLIII

          Lire : « Sortir de la nuit antérieure toutes les choses. Incendier de perte le perdu, voilà ce qui à proprement parler est lire. […] héler la perdue dans l'introuvable ; faire ressurgir l'autre incessant et imprévisible dans l'irruption de la première fois car il n'en est pas d'autres. », (pp.136-137)

          Lire, écrire, c'est le même mouvement. Le mouvement de celui qui œuvre et « [sort] de la nuit antérieure toutes les choses. ».

          « Incendier de perte le perdu » : c'est ainsi que j'ai vu la vidéo de Bill viola, The Firewoman, où la silhouette noire sur fond de brasier incandescent était dispersée dans une nuée d'étincelles peu à peu baignées dans le miroitement bleu sombre d'une nappe liquide, d'une eau aux profondeurs chatoyantes.

          Fb a l interieur du loup 1« Héler la perdue dans l'introuvable » : C'est ainsi que je reçois le travail photographique d'Hélène Benzacar. Par exemple, le polyptyque À l'intérieur du loup (2001) : Le loup est photographié à contre-jour, toujours de dos, avec une enfant vêtue d'un voile bleu sombre qui cerne son visage et descend le long des épaules au moins jusqu'à sa taille. Le corps du loup dissimule à moitié le visage de la jeune fille. Au bas de l'image, entre le l'animal et l'enfant, on distingue un seuil ou le cadre d'une fenêtre dont la vitre séparerait les deux personnages. Le décor naturel plus éclairé derrière l'enfant suggère qu'en s'approchant du loup, la jeune fille serait allée vers l'ombre, héler le perdu.

Un plan photographique capte une présence passée que l'on peut (re)voir. Il est le voile de l'illusion de présence. Les différents effets - le cadre de fenêtre, les reflets - produisent l'aspect feuilleté de l'œuvre, rendent visible le plan photographique - à moins que le loup n'en soit lui-même la figure troublante -. L'artiste utilise le plan photographique comme s'il était la plaque sensible elle-même sur laquelle est venue se fixer un être désormais absent et engage à une traversée du temps.

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Mardi 9 février 2016

Chapitre XLIII

          Ce chapitre m'interpelle encore. On n'en finit pas avec le perdu, avec « la lettre qui signale en silence le perdu. », (p.137).

          Le perdu prend le visage des pertes que l'on fait dans une vie.

          Cette faille ouverte lorsque j'ai lu cette phrase des Nourritures terrestres : « Les eucalyptus délivrés laissaient tomber leur vieille écorce. » C'était une cour de récréation où voltigeaient encore des fillettes autour de grands arbres palpitants, un pays perdu, si perdu que je l'avais oublié. Et cela revenait de l'invisible, libérant des larmes. J'étais inconsolable.

          Le balancement des eucalyptus, l'incendie abîmé dans le bleu nocturne, le loup nomade de l'invisible n'en finissent pas de signaler le perdu.

          « Écrire […] c'est le langage devenu langage-à-être [qui engendre] une langue intérieure, le secret, une part d'ombre entièrement neuve. », (p.55)

          Je n'ai jamais écrit que dans cette fuite des figures, ces éphémères saisies dans l'ombre qui hèlent le perdu.

          « Éprouver en pensant ce qui cherche à se dire avant même de connaître, c'est sans doute cela le mouvement d'écrire. D'une part écrire avec ce mot qui se tient à jamais sur le bout de la langue, de l'autre avec l'ensemble du langage qui fuit sous les doigts. Ce qu'on appelle brûler à l'aube de découvrir. », (p.136).

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Mercredi 10 février 2016

Chapitre XXXIX

          Charge de Quignard contre « l'art moderne » où il voit « la mise en avant de soi, le refus de l'assujettissement, la haine dans tout ce qui fut du cela fut », (p.122).

          Il parle en moraliste.

          C'est d'un autre point de vue que certaines œuvres m'apparaissent problématiques. J'ai visité hier une exposition d'art contemporain : dès le hall, on m'a remis une fiche explicative qui a pris en charge le regard que je devais porter sur les pièces présentées. Ce document d'accompagnement était très intéressant et il rendait les œuvres intéressantes. Mais il les épuisait en quelque sorte. Elles n'existaient pas sans lui. Quelle que soit la force du contenu (du message?) explicité, ce sont donc des œuvres artistiques de faible intensité parce qu'elles se présentent comme la traduction plastique plus ou moins réussie d'un discours, et qui plus est d'un discours univoque. Au contraire, les études les plus savantes d'une peinture de Jérôme Bosch n'en sont jamais venues à bout. Ou, pour prendre un exemple dans l'art contemporain, je me suis arrêtée dix fois devant la barque de Claudio Parmiggiani au musée des Beaux-Arts de Nantes sans que la fiche informative suffise à rendre compte de la rencontre de cette œuvre.

          Je ne pense pas qu'une œuvre d'art soit réductible à un quelconque vouloir dire, ni qu'elle nécessite un appareil précisant le propos de l'artiste. C'est trop souvent que les œuvres d'art contemporaines demandent à être appréciées à l'aune du discours qu'elles prétendent tenir... Et si ce discours est indigent, gare !...

          « [L'art] accroît l'imprévisible. », (p.124).

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Jeudi 11 février 2016

Chapitre L

          « La laisse du temps peut être située dans le monde :

          Elle se situe entre le jadis et la mort.

          Oe écrivit à Narumi :

          Je me hâte

          sur le peu de chemin

          que laisse la marée. », (p.165)

          J'aime rêver sur cette sente étroite. C'est toujours cette limite trouble, indécidable où le corps de la sirène quitte la forme de femme pour se faire animale. Ou : « l'ouverture de ce mouvement infini qu'est la rencontre elle-même, […] cette distance imaginaire où l'absence se réalise et au terme de laquelle l'événement commence seulement à avoir lieu, point où s'accomplit la vérité propre de la rencontre, d'où, en tout cas, voudrait prendre naissance la parole qui la prononce. », Maurice Blanchot, « Le chant des sirènes », Le Livre à venir, Gallimard, coll.Idées.

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Vendredi 12 février 2016

Chapitre LI, « Sur le fleuve qui afflue dans les fleurs »

          Le titre de ce chapitre est très beau. Il y a l'allitération, fluide et liquide, un souffle. Et il y a cette idée de continuité submersive qui contamine les étants les uns par les autres, les métamorphosant dans sa coulée.

          Je lis P. Quignard tout en gardant en tête mon travail sur les figures, sur le figural, comme dit Laurent Jenny. Tout au long de ce premier tome de Dernier royaume, l'invasion de papillons, le miroitement de l'eau, la laisse en bord de mer, le seuil avant les ténèbres, le corps des sirènes ont porté l'attention sur le point de change, cet écart du trait qui fait Diane possédable et impossédée (Pierre Klossowski, in Le Bain de Diane, Jean-Jacques Pauvert, 1972)

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Samedi 13 février 2016

Chapitre LV, « La fin de Sophius »

          Juste ces quelques mots notés au vol : « la transparence de l'élément qui baigne nos visages et où naissent les petits et les cris », (p.186).

          Fb img 0206y2Le contexte incline à comprendre que P. Quignard parle de l'air. Mais, absorbée par mes préoccupations du moment, j'entends qu'il parle de l'eau, suggérée à la fois par « baigne nos visages », évoquant les larmes, et par « naissent » tant l'élément liquide se confond avec le milieu prénatal. Je trouve très belle cette image lacrymale car c'était celle que je cherchais, qui me hante depuis que j'ai entrepris la série de planches Méditerranée. Je vois maintenant un visage baigné de larmes, brouillé par les larmes et les visages noyés des tessons de verre que j'ai réalisés m'apparaissent maintenant en larmes.

        En approfondissant encore : Quignard parlait des cendres d'un bûcher funéraire dispersées dans l'air. Cela m'a rappelé les poèmes de P. Celan, « Nous creusons dans le ciel une tombe [...] », c'est ce rappel qui a conduit à l'évocation de ces visages migrant vers leur mort.

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Commentaires (1)

1. Benzacar (site web) 23/02/2016

Merci Nema
hélène

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