Du lundi 7 au dimanche 13 mars 2016

Dernier royaume, Sur le jadis, t. 2, (Gallimard, coll. folio)

Lundi 7 mars 2016

Chapitre LXI, Sprick proverbes

          Proverbes ou contes qui « tombent goutte à goutte de la paroi du temps sur laquelle le langage s'est solidifié peu à peu[...]. », (p.174), telles les paroles gelées qu'entendent Pantagruel et ses compagnons.

          Dans les vieilles chansons, dans les anciens dictons on trouve des mots perdus, « injonctions merveilleuses dans l'incompréhensible », (p.176), où lorsqu'on tire la chevillette, la bobinette s'ouvre dans la gueule du loup, où le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie sont un arrêt de mort. Toutes font signe vers la scène obscure où les corps exultent et se déchirent.

          J'ai un Dictionnaire des mots obsolètes « où les morts parlent », ils se haricotent, dardillent, gobelottent, se compassent, se remembrent, et se disent trigauds, enquinaudés, eudémenés, gaudisseurs, quinteux, languards toujours...

          « La décomposition de tous les sens dans les lettres qui les écrivent, le trouble qui en naît, la vacillation du bout de la plume qui écrit entièrement dans l'ombre de la faute lapsaire, le contact même avec l'orient de l'oral et la désorientation de l'écrit, tel est le «"sens" de la littérature. », (p.179).

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Mardi 8 mars 2016

Chapitre LXII

          « Ce que nous admirons tant dans les détails des récits est cette proximité au réel indicible. », (p.182).

          L'anecdote que rapporte Quignard dans ce chapitre a trait au peintre hollandais Gérard Dou (1613 - 1675) qui « attendait [pour peindre] que la poussière se déposât dans son atelier. »

          On peut imaginer le peintre se mettant au travail, déplaçant alors les objets qui laissent dans l'atelier leur empreinte en négatif dans la couche de poussière accumulée.

          « S'était-il épris de la substance du passé ?

          Caressait-il la douceur si extrême et ténue de la poussière ? », (pp.182-183).

          Gérard Dou a souvent peint, de façon fine et précise, des natures mortes (stillleben), ces images qui figent, sous une apparence fausse d'éternité, la carnation de fleurs ou la chair des fruits tout en les exaltant comme pure présence. À ces peintures, G. Dou juxtaposait le contrepoint d'une décomposition. Son atelier déployait dans la grisaille poussiéreuse un espace hanté par des fantômes.

          Delocazione la bibliothequeAinsi Claudio Parmiggiani a réalisé dans les années 1970 une série d'œuvres, Delocazione, qui montrent la trace d'objets retirés d'un mur préalablement enfumé, une survivance d'objets. Dans les Delocazione, G. Didi-Huberman1 voit « une matière de l'absence », « une œuvre pour sculpter l'absence des choses dans le matériau de leurs cendres volatiles. »

          N'est-ce pas là la tentative de toute écriture ?

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Mercredi 9 mars 2016

Chapitre LXIV

Chapitre LXVI

Chapitre LXX, Qui vient après le vent ?

Chapitre LXXI

          De « l'attrait que peut offrir un léger empoussièrement », (p.186) :

          Dans les souvenirs du narrateur, sa grand-mère chasse la poussière des éphémères mortes sous la lampe de la salle. Une matière ombreuse vole, la nuée poudreuse du passé flotte dans l'air.

          Étonnamment, Claudio Parmiggiani raconte aussi un souvenir de lampe : « J'ai commencé et continué pendant plusieurs années à dessiner et à peindre à la lumière d'une lampe à pétrole, et c'est peut-être pour cela qu'une grande partie des images de ma mémoire ont reconnu dans la nuit leur provenance. »2 Didi-Huberman voit là une « delocazione de lumière en ombres soufflées sur les parois. »

          Tels sont les fantômes, qu'on appelle aussi des ombres.

          La poussière est soufflée par le vent, comme le montre la décomposition de l'idéogramme chinois qui la nomme.

          Comme on le voit dans le film de Victor Sjöström où ses volutes charrient la silhouette fantastique d'un étalon blanc comme le désir, comme la mort furieuse.

          Ici les comparaisons courent comme la poussière sous le vent, figures du rêve, Euridyce ou Gradiva. Tant de récits de métamorphoses voient la nymphe fuir et se changer en laurier vert, en cygne envolé, en constellation céleste.

          « Où la poussière vient-elle se poser ?

          Quand il n'y a plus de regard pour elle, alors elle vient, la poussière.

          C'est le jadis qui tombe dans le présent.

          Il irradie comme une forme pure et c'est la mort.

          Puis la poussière remonte dans les étoiles sous la forme du vide. », (p.196).

          Delocazione papillonsReste son souffle dans la trace laissée au mur, dans l'empreinte des corps à Pompei, dans la couleur déposée sur les doigts par les ailes d'un papillon mort. Plusieurs Delocazione gardent l'ombre de papillons imprimée sur le fond embué et noirci. Peut-être celui qui accompagne Zoé-Gradiva, un papillon doré appelé Cléopatra, du « nom de la jeune épouse de Méléagre de Calydon, celle dont la douleur à l'annonce de la mort de son époux avait été telle qu'elle s'était immolée elle-même aux esprits souterrains. »3 Pluie de cendres.

 

          « C'est propre, extrêmement léger, encore tiède, blanchâtre.

          C'est doux comme la peau la plus douce. Comme la peau pâle qu'on trouve, presque vierge de la lumière, aux lieux les plus dissimulés du corps.

          Approche-t-on les doigts que tout s'effrite dans l'amour.

          Ou tout s'élève dans l'air et se dérobe.

          Nous ne sommes plus rien.

          Les amants sur le lit ou le plancher comme des ailes de papillon mort. », (p.198).

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Jeudi 10 mars 2016

Chapitre LXXII, L'Achrone

Chapitre LXXIII, Les trois listes de fantômes

          « Nous ne sommes que la trace vivante d'une scène qui n'est plus. », (p.199).

          Mone hatoum recollectionDans le très beau catalogue qui accompagnait la récente exposition Mona Hatoum au Centre Pompidou, Patricia Falguières associe une photographie de la mère de l'artiste occupée à coudre à Recollection, une installation dans la grande salle du béguinage Sainte-Élisabeth de Coudrai en Belgique en 1995. Au sol, de petites balles de cheveux tressés, ceux de l'artiste, dont de longs fils pendent du plafond. Il y a aussi un métier à tisser où s'ébauche un délicat carré fait de cheveux tramés : « Si puissante l'évocation des vies enfuies de ces femmes vouées au travail et à la méditation, à la dentelle qui relève de l'un et de l'autre, qu'on ne pouvait manquer de ressentir, sur un mode tactile, l'absence. »4

          « C'est ainsi que dans le rêve le passé sans limite ronge la limite et fait retour dans l'espace. », (p.206). Dans le rêve et par l'art.

          L'artiste suit la voie chamanique, son œuvre capte ces êtres passagers remontés des territoires extrêmes qui vont et viennent et prennent des formes disponibles, composent des figures dans des scènes énigmatiques. Les légers cheveux se balancent dans l'air, effleurent le visiteur, lui transmettent un frisson du jadis évanoui, de la nuit sans âge.

          « La scène invisible erre, et, étant invisible, ne se pose nulle part. », (p.238).

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Vendredi 11 mars 2016

Chapitre LXXV, Royaume d'un enfant

          La troisième liste de fantômes, au chapitre LXXIII, est celle des enfants, « seuls vrais fantômes ».

          Ainsi le Mathis, des Oiseaux, de Tarjei Vesaas.

          Ainsi les enfants dont Fernand Deligny traçait les « lignes d'erre », enfants mutiques, autistes.

          Eux dont « la méditation enfantine (c'est-à-dire en amont de tous les mots de la langue) commence par les indices », (p.220).

          Le grimoire de l'enfant Janmari au défaut du langage5.

          Mathis déchiffre les empreintes laissées par les pattes des oiseaux dans la boue du chemin, la danse des signes a-signifiants.

          « Les indices définissent toutes les sortes de traces sensibles qui puissent se trouver ;

          empreintes de pas dans la neige ;

          excréments du sanglier solitaire ;

          […]

          L'indice ne représente pas. Il présente. », (p.221).

 

          « D'enfant, le royaume », (p.225), ou de certains artistes qui savent « devenir l'Orphée de ce jadis », (p.224).

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1Georges Didi-Huberman, Génie du non-lieu, Air, poussière, empreinte, hantiqe, Éd. De Minuit, 2008, p.55 et p.88.

2C. Parmiggiani, Stella Sangue Spirito, cité par G. Didi-Huberman, supra, p.98.

3Jensen, Gradiva, trad. E. Zak et G. Sadoul, in Délires et rêves dans la « GRadiva » de Jensen, S. Freud, Gallimard, coll. Idées, 1973, p.63.

4Patricia Falguières, « Désappartenances », in Mona Hatoum, ouvrage collectif sous la direction de Christine Van Assche, publié à l'occasion de l'exposition Mona Hatoum, Éditions du Centre Pompidou, Paris, 2015.

5Fernand Deligny, « Au défaut du langage », Cahiers de l'immuable/3, Revue recherches, n° 24, novembre 1976.

 
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