Du lundi 4 au dimanche 10 avril 2016

Abîmes, Dernier royaume, t.III, Pascal Quignard, Éd. Gallimard, folio, 2014

Lundi 4 avril 2016

Chapitre XXIX

          « Le ciel absorbe tout à coup dans sa substance bleue l'alouette Alauda. », (p.96).

          Une phrase qui pourrait se trouver dans Rhizome1.

      Quignard parle là des Métamorphoses d'Ovide, de chasse, de fascination, de dévoration. Au plus près d'un monde animal dépourvu du langage. Comme si la métamorphose était fusion orgasmique, extase. Actéon devenu cerf-qui-brame ne peut retenir ses chiens qui le mettent en pièces.

          « […] pas de règnes, pas de races, pas de genres, pas d'étanchéité où que ce soit et de quelque ordre qu'elle soit. Seule la semence sexuelle du monde est une. », (p.93).

          C'est dans Le Pli que G. Deleuze distingue deux régimes de préhensions : Chez Leibniz et dans l'univers baroque, il y a plusieurs mondes, incompossibles entre eux ; les accords se font à l'intérieur d'un même monde. Alors que « pour Whitehead (et pour beaucoup de philosophes modernes), au contraire, les bifurcations, les divergences, les incompossibilités, les désaccords appartiennent au même monde bigarré, qui ne peut plus être inclus dans des unités expressives, mais seulement fait ou défait selon les unités préhensives et d'après des configurations variables, ou des captures changeantes. »2

          C'est en cela que la métaphore relève du régime baroque et non de la métamorphose.

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Mardi 5 avril 2016

Chapitre XXXII, Piano

          « Ce qui s'est passé, disent les chamans de Sibérie, doit être maintenu dans un état de demi-rêve. […]

          En langue inuit un des nombreux mots qui signifient chaman se dit "marmonnement à voix basse". », (p.101).

          Le seul chaman qu'il m'ait été donné de rencontrer est Gilles Deleuze qui de sa voix assourdie hélait le perdu.

          C'était à Vincennes. Il apportait des livres et commençait à parler en cherchant son souffle.

          Il ouvrait un livre, indiquait un thème, plutôt une figure au sens géométrique du terme, lisait une phrase, quelques mots qui se détachaient et doucement se mettaient en mouvement, appelaient à leur rencontre d'autres mots ailleurs dans le livre, une ligne filait, un réseau subtil se tissait.

          Cela tenait de l'opération photographique qu'ont connue ceux qui étaient familiers du développement argentique, cet instant où la cristallisation de la lumière fait émerger du bain une figure inouïe que l'on reconnaît pourtant. C'était une lecture aussi effrayante que belle, le face à face pressenti d'Achab et de Moby Dick soudain exaucé, mis à vif.

           Je trouve chez P. Quignard, quelques lignes plus loin, à propos du chaman et du cinéma noir et blanc une comparaison proche de celle que je viens de faire entre la voix basse de Deleuze et la photographie : « Dans les films anciens, […] je suis sidéré par cette vision basse […] qui concentrait le visible dans sa principale différence, qui est celle du lumineux et de l'obscur. », (p.104).

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Mercredi 6 avril 2016

Chapitre XXXII, Piano

          Tempesta« L'actualité dramatique du passé est à l'œuvre partout dans l'être encore en activité. La foudre. La prédation. La guerre. Le typhon. Le volcan. L'acting out terrible du Temps dans l'être. », (pp.105-106).

          Quel commentaire ces lignes feraient à La Tempête de Giorgione !

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Jeudi 7 avril 2016

Chapitre XXXII, Piano

          Dans le « Cahier Sciences et Médecine » du Monde daté d'hier un article raconte que des chercheurs se sont aperçu que les empreintes de mains négatives découvertes sur le plateau de Gilf El-Kebir en Égypte associent des mains humaines à des pattes de reptiles. Une photographie montre ces mains superposées, petite main animale dans la main humaine plus large.

          Quignard, aujourd'hui :

          « L'évocation qui cache ; c'est cela une paroi.

          Une autre vie est pressentie ; ou une terreur inimaginable est défiée.

          Cauchemars, rêves, fantômes régurgitent une espèce de corps sur la paroi. C'est-à-dire sur la limite de notre condition. C'est-à-dire sur la frontière séparée, sexuée, endeuillée. Cauchemars, rêves, fantômes font buter "l'image" contre la paroi infranchissable – qui ne se franchit que silencieusement, dont on ne revient pas. », (p.107).

          Bêtes projetées sur les parois au paléolithique supérieur. Mains négatives.

          Ombre d'un corps aimé cernée à la craie sur un mur.

          Plaque sensible d'un négatif photographique où s'imprime une image, dérobant l'invisible.

          L'exposition d'Hélène Benzacar intitulée Réserve au Museum d'Histoire Naturelle d'Angers en 2005 présentaient des images photographiques prises dans les réserves du Musée et installées dans les pièces de l'étage supérieur. Ce choix a métamorphosé les salles en « théâtres de mémoire », selon les mots mêmes de l'artiste, suggèrant une dimension temporelle investie en concomitance avec le déploiement dans l'espace. (La semaine dernière le Musée de l'Innocence d'Orhan Pamuk se présentait aussi comme un lieu qui « permet au temps de se transformer en espace »).

          Fb reserveOn y découvrait treize photographies, prises dans les réserves de paléontologie, d'ossements d'animaux, crânes de loup et peut-être des cornes ou des défenses peu discernables. Le profil et la main d'une fillette étaient visibles dans l'ombre où reposaient quatre crânes de loup. Il y avait aussi l'image de la tête d'un ours brun, gueule ouverte, violemment éclairée par la lampe torche d'un jeune garçon nimbé de nuit. On distinguait entre les deux protagonistes, la puissante patte d'un tigre.

          Dans Réserve, plusieurs images distillent une sourde inquiétude. Celles où les os blancs surgissent sur un fond de nuit sont saisissantes. Tout ici parle de disparition. L'impression est d'autant plus forte que l'animal mort a été mis en pièces. Il ne reste de lui que des fragments osseux prélevés comme après un festin monstrueux, comme après un massacre, une dévoration.

          Un musée semble puiser dans ses réserves une vie obscure qui, ramenée au jour, vient battre au cœur des collections montrées dans les vitrines. Se rendre dans ces lieux avec une lampe torche, voir émerger de la nuit les animaux, ou leurs restes, dans une atmosphère de catacombes, c'est s'aventurer comme en rêve dans un territoire incertain, un lieu originel, la préhistoire d'avant le récit ordonné et étiqueté présenté dans les salles. Les réserves apparaissent comme un espace intermédiaire après la vie animale dans la liberté de la nature et avant la métamorphose comme élément de la collection muséale. De ces limbes montent saisies sur la pellicule des figures muettes et confuses, innommables au seuil de l'invisible :

          « Cauchemars, rêves, fantômes font buter "l'image" contre la paroi infranchissable – qui ne se franchit que silencieusement, dont on ne revient pas. », (p.107).

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Samedi 9 avril 2016

Chapitre XXXIII, Le point solstitiel

          « Mais je surinterprète des petites scènes incisées sur des bouts d'omoplates. », (p.113).

          Comment disait le chaman ?

          « Écrire n'a rien à voir avec signifier, mais avec arpenter, cartographier, même des contrées à venir. »4

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1Gilles Deleuze, Félix Guattari, Rhizome, Introduction, Minuit, 1976.

2Gilles Deleuze, Le Pli, Minuit, 2009, p.111.

3 Pour voir le site d'Hélène Benzacar en ligne : http://www.helenebenzacar.com/galerie

4Gilles Deleuze, Rhizome, Introduction, supra, p.12.

 
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