Du lundi 25 avril au dimanche 1er mai 2016

Les Paradisiaques, Dernier royaume, t. IV, Pascal Quignard, Grasset, 2004

          Les Paradisiaques : le titre ne m'attire pas. Peut-être parce que le mot « paradisiaque » sonne comme un écho frelaté d'un slogan publicitaire conçu pour allécher le touriste. Et puis il y a la sonorité du suffixe [ak], lourde, inélégante, qui vient troubler la clarté qu'évoque l'image d'un paradis, mais cela c'est à nouveau un cliché.

          Cette semaine, cartes postales du Paradis ?

Lundi 25 avril 2016

Chapitre premier

Chapitre II

Chapitre III, De vita beata

          « La baie immense de Naples s'éployait sans fin, l'entourait sans fin. L'air était chaud et il était mouvant. Nous respirions. Nous respirâmes. La falaise d'Anacapri devint soudain entièrement invisible au sein de la lumière.

          On voyait encore un peu le promontoire de Sorrente qui s'effaçait doucement dans la vapeur que la chaleur du jour commençait à élever sur la surface paisible de l'eau. », (pp. 8-9).

          La voilà la vision paradisiaque ! Donnée d'emblée dès le premier chapitre, et si l'on m'avait demandé quelle était la mienne, j'aurais voulu donner la même, sauf que je n'ai pas la plume de Pascal Quignard...

          La voilà, et d'emblée c'est une carte postale !

          Mais peut-il en être autrement ? Le paradis n'est-il pas un lieu commun ?

 

          Un autre topos suggérant le paradis : le sexe féminin que regarde mourant Monsieur de Vauquelin :

          « Comme c'est chaud, humide, vivant, odorant, doux ! Telle était donc ma première maison ! Comme je t'ai aimée ! », s'écrie-t-il, (p.12).

 

          La troisième évocation paradisiaque, De vita beata, passe de l'espace au temps. Ce sont des visions d'enfance qui « résonnent » comme un écho d'un « être qui égrène […] ce qui a été vécu sur la Terre dans le Temps. », (p.15). C'est un peu À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, magnifique condensation du lieu et du moment.

          Ainsi La Cerisaie s'ouvre sur le décor d'une pièce qu'on continue à appeler la chambre d'enfants. Lioubov : « Oh, mon enfance, ma pureté ! Je dormais dans cette chambre d'enfants, d'ici je voyais le jardin, le bonheur se réveillait avec moi tous les matins, et le jardin était comme il est là, rien n'a changé. Il est tout, tout blanc ! Oh, mon jardin ! […) te voilà à nouveau jeune, plein de bonheur, les anges du ciel ne t'ont pas abandonné... »1

          J'aime que ce film poignant de Martti Helde, Crosswind, commence par des scènes du bonheur perdu, une grand jardin, des arbres en fleurs, une jeune femme amoureuse sur une balançoire sous les branches ensoleillées du printemps. Ces images doublent tout ce qui va suivre, le camp en Sibérie, la faim, la neige, la mort.

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Mardi 26 avril 2016

Chapitre IV, De situ terrae sanctae

Chapitre V, La femme de Boèges

Chapitre VII, L'odeur terrestre

          « Où se trouve le paradis ? », (p.17).

          « Le jadis erre sur tout l'espace de la terre. », (p.18).

          Se dire cela est la consolation de l'exilé. Circumnavigation d'Ulysse dix années durant.

          Si tant de lieux communs décrivent le paradis, c'est qu'il est le territoire qui donne quelque consistance au songe dans l'indévisagement loin en amont.

          L'Éden « est le jadis fait lieu. » À jamais perdu, renouvelé à chaque rencontre.

          « En nous le premier amour est sans mémoire comme il est sans visage. Ce qui fascine à chaque fois dans l'amour est modelé […] par ce mode originel, sans visage, prélinguistique, c'est-à-dire non mémorisé, c'est-à-dire irreconnaissable. », (p.28).

          Fb cerisiersOn entend déjà les coups de hache qui abattent les cerisiers. Les pétales se répandent en souffles comme une nuée au fond du jardin. Cependant, peut-être, dans les volutes de cette neige quelque chose perdure-t-il bien au-delà du souvenir, une émotion, un vacillement de l'air.

          « Rousseau dans les derniers temps de sa vie n'aimait rien tant que se coucher dans les herbes après avoir marché. Il plongeait son visage dans la mousse ou l'avoine afin de sentir, disait-il, "l'odeur terrestre".», (p.31). Ainsi avait fait Monsieur de Vauquelin, enfouissant son visage dans la vulve ouverte de sa servante, dans un amont paradisiaque.

          Ce premier soir, en France : d'un coup, l'air s'emplit de rumeur, celle des feuilles brassées par le vent, et celle de Garonne (C'est ainsi qu'on la nommait en ce temps-là dans la campagne, déesse-fleuve). Elle est là, devant nous, en contrebas de la berge, large, dorée, frémissante, ondoyante autour d'une branche qu'elle emporte. Nous ne l'avions vue, jusque là, que de loin. Nous n'avions pas imaginé cette beauté puissante et blonde, et libre. Les peupliers rament dans le ciel. Allongés dans l'herbe ce premier soir, nous nous livrons éperdument à Garonne.

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Mercredi 27 avril 2016

Chapitre VIII, L'étreinte fabuleuse

          « La lecture est une expérience sensible qui se situe dans le monde réel où on s'expose à des blessures, où l'âme subit des lésions. Une phrase qu'on lit peut-être une semence qui pousse. Soudain, de manière imprévisible, elle s'ouvre à elle-même et déchire le sol où elle est tombée au hasard du vent et peut-être de la chance. », (p.33).

          Des phrases lues - ou entendues, sorties des livres – qui diraient les lignes d'une vie. Ni maximes, ni fragments d'anthologie littéraire. Des phrases-coups de foudre. Jusque dans une Bible ouverte au hasard.

          « C'est la reconnaissance imprévisible de ce qu'on ignore.

           Le coup de foudre fait surgir la ressemblance absolue de ce qu'on n'a jamais vu. », (pp. 38-39). Des phrases de Pythie où l'on entend soudain sa vie devenir un destin.

          Cependant, certains les rencontrent dans une chanson, dans les mots d'un inconnu, tout aussi bouleversantes.

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Vendredi 28 avril 2016

Chapitre XII, Immeditatus

Chapitre XV, Julie l'Aînée

          « Écrire comme lire cherchent et c'est tout. Lire cherche un lien qui se passe de visage. Écrire cherche un état que la langue ordinaire ou orale ou nationale ne reconnaît pas. Je cherche quelque chose dont la non-reconnaissance est peut-être le signe. », (p.49).

          Lire quelque chose, je ne sais quoi, où fuit l'averse blanche des pétales du cerisier.

          pour-affiche-1.jpgÉcume de l'eau dans la dernière image de la série Remous d'Hélène Benzacar : Le loup, au terme de ce récit photographique, accompagne le fragile fantôme d'un jeune garçon hors d'un torrent tumultueux. Tous deux, de dos, font face à l'ouvert, un espace où les signes ne sont pas encore arrimés au sens, un territoire incertain où tourbillonne une poussière blanche jusqu'à l'aveuglement.

          « Je pense que l'intraitable est traité dans les livres.

          Les livres contiennent peut-être un reste de cet espace sans espace. Le "volume" est plus qu'une image pour cet espace en amont de l'espace. Car cet espace – ce spatium singulier où sont notés les lettres – ne se voit plus quand il se lit. », (p.61).

          Blanc aveuglant. La page. La neige des cerisiers.« Ici invisible qui devient là où nous fûmes », c'était déjà dans Abîmes.

          Au cinéma aussi, Robert Bresson : « Comment se dissimuler que tout finit sur un rectangle de toile blanche suspendue à un mur ? »2

          Blanc inaugural et final qui traverse les images mobiles des films par le motif de la neige métamorphique, légère ou dense, humide ou lumineuse, figée ou malléable, si instable qu'elle rend sensible la mobilité du temps dans le cours du récit et l'illusion d'éternité dans le battement des images, et « réconcilie mystérieusement la vie et la mort. »3 La neige frémissante, apparaissante disparaissante « constitue l'emblème d'une mémoire dont nous percevons des traces insaisissables » et nous appelle « à participer à ce rituel d'invocation du passé et des absents »4 que M. Lavin décèle dans le film Trás-os-Montes d'Antonio Reis et Margerida Cordeiro.

          P. Quignard : « Toute vision se fonde en un arrière-pays. Tout ce qui se montre surgit au-devant delui. […] Tout objet nommable fait écran à l'ombre de l'objet perdu qui ne crie même pas dans l'air qu'il ignore. », (p.61).

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Dimanche 1er mai 2016

Chapitre XVI

Chapitre XXI, Le Tibre

          « On n'est jamais autant lieu qu'enfant. », (p.76).

          Le corollaire est que sortir de l'enfance est quitter son lieu, ou encore que l'exil est un arrachement à l'enfance. C'est irrémédiable.

          P. Quignard en déduit un « Théorème : Plus on s'approche des lieux, plus on s'accroche à des morceaux de terre, plus on côtoie le premier royaume. », (p.76).

          Et, prenant de la distance par rapport à la carte postale paradisiaque du premier chapitre, il ajoute cette pensée consolatrice : « L'antiquement familier, le paradis perdu, l'île merveilleuse, le jardin édénique ne se mesurent ni en kilomètres ni en siècles – ni en voyage ni en souvenir – mais en profondeur interne et en intensité fulgurante. », (p.63).

          Il prévient cependant : « Mais tout ce qui arrive arrive perdu. », (p.64).

          Chacun des personnages principaux des quatre récits rassemblés par W.G. Sebald sous le titre Les Émignants (Die Ausgewanderten) est un exilé. Leur vie est à l'image de cette diapositive du passé que les protagonistes de la première nouvelle regardent trop longtemps, « si longtemps même que pour finir le verre se fendit dans son cadre et qu'une fêlure noire courut sur l'écran. »5

          La fulguration du jadis n'est pas forcément épiphanie heureuse, ce qui court en profondeur est la lézarde d'un tel déchirement, d'une douleur si terrible que sa remontée menace de ravager la surface. Car ce n'est pas tant le deuil du jadis qu'il faut faire que la survie à la dévastation et à l'arrachement qu'il faut assurer. Et rien n'est moins sûr.

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1Anton Tchékhov, La Cerisaie, trad. Elsa Triolet, Classiques Hachette.

2Cité dans : Mathias Lavin, L'Attrait de la neige, Éd. Yellow Now, 2015, p.30.

3Hervé Bazin, cité par Mathias Lavin, op.cit., p.90.

4Mathias Lavin, ibid, p.66.

5W. G. Sebald, Les Émigrants, trad. Patrick Charbonneau, Gallimard, folio, 2003, p.31.

 

 
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