Dialogues terrestres 3

"... en légère vapeur, en fumée bleue, en nuage"

          Dialogues terrestres doit beaucoup au souvenir de la lecture - fabuleuse - d'un chapitre des Mots et les choses, intitulé "La prose du monde". Je l'ai lu (j'avais 17 ans alors) comme un traité de poésie, sublimé par l'écriture magnifique de Michel Foucault.

          Les êtres et les choses sont reliés entre eux par un réseau de ressemblances qui courent de proche en proche ou se répondent par échos, ou bien encore plus subtilement entretiennent des analogies secrètes, et enfin, et c'est leur forme la plus belle, les unissent en révélant leurs sympathies cachées. Ce jeu des attirances est ainsi décrit :

          La vie secrete des plantes a kieferreduc"Là nul chemin n'est déterminé à l'avance, nulle distance n'est supposée, nul enchaînement prescrit. La sympathie joue à l'état libre dans les profondeurs du monde. Elle parcourt en un instant les espaces les plus vastes : de la planète à l'homme qu'elle régit, la sympathie tombe de loin comme la foudre ; elle peut naître au contraire d'un seul contact, - comme ces "roses de deuil et desquelles on se sera servi aux obsèques", qui, par le seul voisinage de la mort, rendront toute personne qui en respire le parfum "triste et mourante". [...] Elle suscite le mouvement des choses dans le monde et provoque le rapprochement des plus distantes. Elle est principe de mobilité : elle attire les lourds vers la lourdeur du sol, et les légers vers l'éther sans poids ; elle pousse les racines vers l'eau, et elle fait virer avec la courbe du soleil la grande fleur jaune du tournesol. Bien plus, en attirant les choses les unes vers les autres par un mouvement extérieur et visible, elle suscite en secret un mouvement intérieur, - un déplacement des qualités qui prennent la relève les unes des autres : le feu parce qu'il est chaud et léger s'élève dans l'air, vers lequel ses flammes inlassablement se dressent ; mais il perd sa propre sécheresse (qui l'apparentait à la terre) et acquiert ainsi une humidité (qui le lie à l'eau et à l'air) ; il disparaît alors en légère vapeur, en fumée bleue, en nuage : il est devenu air.[...]

          [...] la sympathie est compensée par sa figure jumelle, l'antipathie. Celle-ci maintient les choses en leur isolement et empêche l'assimilation ;  [...] L'identité des choses le fait qu'elles peuvent ressembler aux autres et s'approcher d'elles, mais sans s'y engloutir et en préservant leur singularité, - c'est la balancement constant de la sympathie et de l'antipathie qui en répond."

          Michel Foucault, Les Mots et les choses, Une archéologie des sciences humaines, Gallimard/Bibliothèque des sciences humaines, pp.38-39.

^ Ci-dessus : La Vie secrète des plantes, Anselm Kiefer

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