Dialogues terrestres 2

"... à son pas en une heure, dans la plaine"

          Dialogues terrestres : l'écriture, la démarche photographique s'engagent sur des territoires bien réels, veulent en capter des traces matérielles au cours de traversées physiques de lieux terrestres.

- Claude Levi-Strauss, dans Tristes Tropiques : "Au lieu de se soumettre passivement à ma contemplation, à la manière d'un tableau dont il est possible d'apprécier les détails à distance et sans y mettre du sien, [le paysage] m'invitait à une sorte de dialogue où nous devions, lui et moi, fournir le meilleur de nous-mêmes. L'effort physique que je dépensais à parcourir la montagne était quelque chose que je cédais, et par quoi son être me devenait présent. [...] (il) s'unissait à moi dans une sorte de danse que j'avais le sentiment de conduire d'autant plus librement que j'avais mieux réussi à pénétrer les grandes vérités qui l'inspiraient." (Plon, 1955, p.364)

          Non pas décrire mais entrer en empathie avec les êtres, les choses, éprouver physiquement les éléments pour dialoguer, pour danser avec eux. Comment écrire cette danse ?

- Victor Segalen, dans Équipée, Voyage au Pays du Réel : lire le chapitre qu'il consacre à "la sandale et (au) bâton", ou au "bain dans le torrent", ou encore  l'éloge qu'il fait de la mesure chinoise, le "li" : "C'est une admirable grandeur. Souple et diverse, elle croît ou s'accourcit pour les besoins du piéton. Si la route monte et s'escarpe, le li se fait petit et discret. Il s'allonge dès qu'il est naturel qu'on allonge le pas. Il y a des li pour la plaine, et des li de montagne. Un li pour l'ascension, et un autre pour la descente. [...] Ceci n'a donc point d'équivalent dans la longueur géométrique, mais se conçoit fort bien dans la mesure humaine du temps et du jour : "dix li" c'est à peu près ce qu'un homme, ni hâtif ni lent, abat à son pas en une heure, dans la plaine." (L'Imaginaire/Gallimard, 1987, p.24)

         Texte d'autant plus remarquable que Segalen ne parle pas ici à la première personne. Il rend compte d'une expérience sensible commune et cependant à chaque marche singulière. Ce pas-de-deux avec la matérialité du terrain, cette attention portée à ses accidents, aux accommodements du vivant avec son environnement ouvrent les dialogues terrestres.

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