Dialogues terrestres 16

En périphérie

 

          Les territoires des dialogues terrestres sont à portée de vue, pourtant certains hors du regard, dans ces zones dites périphériques, intermédiaires entre les villes et les étendues agricoles ou sylvestres, paysages incertains - Ainsi ces confins de Rome, où s'enchevêtrent « des champs, des pâturages, des bois, des zones anciennes et modernes, des chantiers, des campements, des décharges, des rivières »1 et même de petites bourgades pavillonnaires -.

          Ou ce lieu, en limite de Saint-Nazaire.

          On le traverse à vive allure en voiture sur une route à quatre voies, la N 171, ou « Route bleue » ainsi surnommée parce qu'elle est toute tendue vers l'horizon marin vers lequel elle conduit et ignorante du territoire douteux qu'elle éventre. Il s'étend depuis Trignac entre Montoir-de-Bretagne et Donges, dans la plaine de l'estuaire, longtemps marécageuse et encore souvent inondée qui s'ouvre sur la Brière, espace de confluences semi-rural, mité par l'urbanisation, qui s'industrialise en s'approchant du fleuve.

          En venant de Nantes, depuis la nationale, on voit du côté de Montoir un balisage de lampadaires le long d'une rue qui s'éloigne autour de petites maisons serrées les unes contre les autres, puis tout d'un coup on découvre qu'elles ne sont qu'une partie d'un ensemble plus vaste et hétéroclite, un paysage en décomposition – à l'inverse des paysages composés d'une peinture, par exemple – qui fuit de partout sous le regard. Des chemins, des fossés, des barrières délimitent des îlots : prés, parcelles cultivées, parkings, habitations, friches, casses de voitures, entrepôts juxtaposés sans apprêt, comme posés dans le vide sous le ciel plat, étrangers les uns aux autre si bien que leur nécessité dans ce cadre ne s'impose pas. Leur banalité n'offre qu'une indifférence silencieuse, la monotonie des couleurs d'où s'absente, même l'été, tout ton chaud, leur ôte du pittoresque, les enveloppe d'un ennui régulier, apaisant. C'est une vision d'un grand dénuement. Quelques vaches restent à la lisière, entre l'étendue des champs et un petite zone commerciale. Il y a quelques années, les nuits de week-end, juste après les piles d'un pont routier, on apercevait, lumières flambantes, une boîte maquillée en saloon de l'Ouest américain, remplacée depuis par un autre lieu de plaisirs, à la sobriété blanche de hangar, noyée de vapeur bleu électrique en nocturne.

          Donges 1reducDe l'autre côté de la route : l'horizon bordé par les installations industrielles le long de la Loire, les colonnes de la Centrale électrique de Cordemais et les torchères des raffineries de Donges. Le vaste espace intermédiaire jusqu'à la route est un pacage confus coupé d'entrepôts, de réservoirs, de lieux de stockages divers, d'entreprises artisanales, de petits conglomérats d'habitats, ternes et désertés dans la journée. Des vaches paissent sous les vents rabattant des fumées. Derrière une station service : un terrain de Grand Passage - en été des centaines de caravanes s'y rassemblent -, deux bennes à ordures, des WC mobiles. Le reste de l'année, c'est un champ boueux en bordure d'une large zone commerciale. Entre le ciel et une bretelle routière, à contre-jour : l'échafaud de béton des ruines des Forges, les hangars d'Airbus, le portique du pont roulant des Chantiers navals et, plus en avant, l'arc du pont de Saint-Nazaire.

          Céder à l'énumération / juxtaposition.

          Je photographie.

          Quelle prise de vue faire ? Dans quel cadre ? - celui de la photographie : doit-il être large ? Serré ? Celui du projet : quel est son objectif ? Son sens ? -

          Photographier, c'est relever les lieux.

          La photographie ne chercherait pas l'image patrimoniale, la grande Histoire - quelques centaines de Vendéens, pris entre les marais et le fleuve, se firent massacrer par les troupes de la République en 1793 -. Une histoire des traces, peut-être : le pèlerinage annuel des Nomades, les formes effondrées des Forges, les chemins vers les chantiers, les petits bars disséminés pour les aubes marécageuses vers les cales où résonnaient sous les coups de maillet les paquebots en construction, les jardins ouvriers, les cabanes faites de matériaux industriels de récupération.

          L'image ne serait pas, non plus, sentimentale. Aucun souvenir personnel ne m'attache à ce lieu.

          L'image ne prétendrait à nulle singularité. Une telle zone péri-urbaine est un paysage banal en dépit de quelques caractéristiques locales qui lui donnent une identité géographique (climatique - la qualité de la lumière -, architecturale - les toits d'ardoise au-dessus des murs au crépi beige -), les particularités régionales n'étant que des variantes au sein de ces entités interlopes en extension aux abords des villes.

          Ce territoire périphérique n'est en rien insignifiant. Mais les signes qu'il livre sont enchevêtrés, brouillés. Quand bien même la photographie parviendrait à les saisir, quels signaux leur précipité sensible envoie-t-il ? Un tel paysage ne s'expose pas, ne s'impose pas non plus. Il ne pose même pas : n'étant modèle de rien, n'est rien de plus que ce qu'il est. S'il n'y a rien à voir  ce n'est pas parce qu'il est vide, mais parce que son plein au contraire insiste dans l'espace, presque un trop-plein, un entassement d'objets juxtaposés au hasard de leur surgissement, sans souci d'un ordre ou d'une organisation préétablie. Cette présence insistante se fait d'autant plus opaque qu'elle est renfermée sur son immanence et ne prétend à rien d'autre, règne de l'évidence – au contraire, lorsqu'il y a quelque chose à voir, c'est toujours autre chose que l'évidence -.

          Ce qu'il faudrait, c'est attendre, observer longtemps, laisser venir pour, peut-être, capter peu à peu les relations à l'intérieur de ces espaces, qui les font habitables, les déplacements des êtres et des objets qu'ils portent, le mouvement des choses. Ceux qui vivent là, semi-ruraux, ouvriers, nomades, ont aménagé le lieu, l'ont accordé à leurs besoins, s'y logent, s'y lovent.

          Le ciel, le train et les voitures sur la quatre voies ne font que passer.

 

1Sacro Romano GRA, de Nicolo Bassetti et Sapo Mateucci, trad. De l'italien par Louise Boudonnat, La Fosse aux ours, 2015. Le Matricule des Anges n°164, de juin 2015, lui consacre sa 4eme de couverture.

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