Dialogues terrestres 10

Le Chant des pistes

pour tous ceux qui migrent sur la peau du monde

 

 

« Les mythes aborigènes de la création parlent d'êtres totémiques légendaires qui avaient parcouru tout le continent au Temps du Rêve. Et c'est en chantant le nom de tout ce qu'ils avaient croisé en chemin – oiseaux, animaux, plantes, rochers, trous d'eau – qu'ils avaient fait venir le monde à l'existence. » (p.13)

 

Empreintes oiseaux reduc« […] lors de sa traversée du pays, chaque ancêtre avait laissé dans son sillage une suite de mots et de notes de musique […], ces pistes de rêve formaient dans tout le pays des "voies" de communication entre les tribus les plus éloignées.

[…] En théorie, du moins, la totalité de l'Australie pouvait être lue comme une partition musicale. Il n'y avait pratiquement pas un rocher, pas une rivière dans le pays qui ne pouvait être ou qui n'avait pas été chantée » (pp.27-28)

 

« J'avais le sentiment cependant que les itinéraires chantés ne se limitaient pas à l'Australie, mais constituaient un phénomène universel, le moyen par lequel les hommes marquaient leur territoire et, en conséquence, organisaient leur vie sociale. […] Je vois des itinéraires chantés s'étendant sur tous les continents, à travers les siècles. Je vois les hommes laissant derrière eux un sillage de chants dont, parfois, nous percevons un écho).

[…] Récemment, j'ai reçu par la poste une lettre avec une citation de Daughters of the Copper Woman d'Anne Cameron :

 

[…] les tribus [de la côte nord-ouest des États-Unis] ne perdirent jamais leur passion pour les voyages en mer et se lançaient en canot sur le courant qui va de la Californie au détroit de Béring et qu'ils appelaient Klin Otto. Ce sont des prêtresses qui assuraient la navigation. En Sibérie, on les connaissaient sous le nom de "shamankas". Les paroles d'une vieille femme rapportées ici sont issues d'une tradition vieille de quelque quinze mille ans :

"Tout ce que nous avons toujours su sur le mouvement de la mer était conservé dans les vers d'une chanson. Pendant des milliers d'années nous sommes allés où nous voulions et sommes revenus chez nous sans dommage, grâce au chant. Durant les nuits sans nuages nous étions guidés par les étoiles et, par temps de brouillard, par les courants et les rivières de la mer, par les courants et les rivières qui s'écoulent et forment Klin Otto. […] Il y avait un chant pour aller en Chine et un autre pour aller au Japon, un chant pour la grande île et un autre pour la petite." Le chant était la seule chose qu'il lui fallait apprendre et elle savait où elle se trouvait. Pour revenir, elle se contentait de chanter le chant à l'envers. » (pp. 394-395-396)

 

 

Bruce Chatwin, Le Chant des pistes, trad. Jacques Chabert, Le Livre de poche/biblio, 1990

 

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