Une balle perdue

          Pour celui qui l'écrit, un texte répond à une impulsion profonde, parfois inconnue, non reconnue, mais suffisamment forte. Il s'y joue quelque chose. Qui n'est pas le sens du texte (c'est à dire ce qu'une lecture ou une interprétation va découvrir). Et pour le lecteur, à son tour, il peut y avoir dans un texte un enjeu qui le retient,différent de celui que l'auteur a pressenti.

          Jean-Noël Pancrazi était présent à Meeting 11 à Saint-Nazaire hier. Il a parlé de son livre La Montagne (qui vient de sortir en folio chez Gallimard). Je me suis souvenue du choc éprouvé en découvrant ce texte sur France-Culture. Cette fois, j'ai acheté le livre et l'ai lu aussitôt. L'histoire que raconte Pancrazi est celle de l'assassinat d'enfants qui a eu lieu en Algérie à Sétif en juin 1961, crime qui a hanté mon imagination soit parce que j'en avais entendu parler, surpris des échos plutôt parce que mes parents n'auraient pas exposé une enfant de 7 ou 8 ans à une telle horreur, soit parce que je l'avais fantasmé dans mes terreurs nocturnes (les deux hypothèses ne se contredisent pas), et dont j'ai porté le souvenir angoissant jusqu'à aujourd'hui. Il est probable que je confonde ces meurtres d'enfants avec d'autres commis antérieurement. J'ai longtemps cru que toutes ces petites victimes avaient été égorgées dans le terrain vague derrière la gare où ma grand-mère m'amenait jouer l'après-midi et que c'était pour cette raison même que nous avions cessé d'y aller. C'était une époque où nous ne sortions plus, où  les récréations à l'école ne se faisaient que sous la protection de soldats le long des grilles, où chaque jour ramenait la menace d'un attentat. C'est récemment que j'ai enfin interrogé ma mère sur la réalité de cet événement et elle m'a certifié qu'il ne s'était rien passé de tel dans notre village. Cependant, je n'avais rien inventé : le massacre des innocents a lieu à chaque guerre, plusieurs fois par guerre. Ce livre de Pancrazi a été pour moi comme "ces balles perdues qui s'égaraient, qui pouvaient vous atteindre sans qu'on les voie arriver dans la nuit." (La Montagne, p.69)

          L'enjeu de ce récit pour Pancrazi est probablement lié au fait d'avoir été témoin de l'enlèvement de ses petits camarades et d'avoir survécu. L'enjeu de ma lecture est de n'être plus face à un souvenir incertain, inauthentique, un possible cauchemar, mais à une chose qui est vraiment arrivée, dont je savais au fond qu'elle était arrivée. Plus précisément, c'est l'enfant que j'étais alors qui voit ce massacre. Cest elle autrefois, et non moi aujourd'hui, qui est confrontée à "cette balle perdue". Je retraverse ça dans ma lecture, sans échappatoire.

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