Les blancs silences

             Préciser tout d'abord que l'éditorial de T. Guichard dans le numéro du M.D.A de juin oppose à l'escamotage du réel par le discours ambiant l'écriture attentive d'écrivains comme Marcel Cohen auquel est consacré le dossier du mois.

 

              Et trouver dans le propos de Marcel Cohen de quoi approfondir le malaise signalé à la lecture de Des Hommes de L. Mauvignier, surtout si l'on se reporte aux deux articles du même M. Cohen "Notes" (in fario 8), et "La Sphère de Magdebourg, Écrire la Catastrophe, témoignage et fiction" (in fario 12) :

             "Lorsque j'ai commencé à vouloir écrire, je me suis heurté, c'est vrai, au constat que je n'avais rien à dire." Ce constat n'est pas celui de la panne, du manque d'inspiration, mais la certitude que "l'essentiel reste  tout ce qui ne peut pas être dit.", si bien que toutes les fictions échouent à rendre compte des expériences vécues lorsqu'elles excèdent l'imaginable par leur caractère ordinaire quoiqu'effroyable : 

          Hetty Hillesum note dans son Journal du camp de Westerbrock un jour de juin 1943, (déjà cité sur ce blog : L'ordinaire (1) )  :          

          « Je viens juste à l'instant de monter sur une caisse oubliée parmi les buissons pour compter les wagons de marchandises : il y en avait trente-cinq, avec plusieurs wagons de deuxième classe en tête pour l'escorte. Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, on avait seulement ôté ça et là quelques lattes et, par ces interstices, dépassaient des mains qui s'agitaient comme celles de noyés. »

          Marcel Cohen, quant à lui, revendique une écriture, sous forme de notes, qui se contente "de montrer du doigt et de mettre en forme des faits observés autour de [lui]", des "détails plats presque invisibles". Ce sont les faits qui sont insupportables, non les fictions qui sont toujours arrangées, avec le souci de rendre logique le récit et d'ordonner les évènements de façon compréhensible et acceptable par le lecteur. Imre Kertész dit très bien cela également.

          Je pense aussi à cette anecdote au sujet du peintre Zoran Music que rapporte Jean Clair dans le postface du livre de Sophie Pujas, Z.M. (Gallimard, coll. L'Un et l'Autre, 2013) : sur le plateau d'une émission télévisée en direct à laquelle il participait, Z. Music fut interrogé sur la vie à Dachau. Il balbutia quelques mots, puis se tut. Suivirent quelque vingt secondes de silence, "un écran muet pendant vingt secondes", note Jean Clair, avant que l'animatrice de l'émission n'eût le courage de "briser le blanc qui nous avait tous pétrifiés."

            C'est ce "silence criant" qu'écoute Georges Didi-Huberman dans l'installation de l'artiste Esther Shalev-GerzEntre l'écoute et la parole : derniers témoins. Auschwitz-Birkenau, 1945-2005, dans son dernier ouvrage, Blancs soucis (Minuit, 2013), pp.67 à 113.

          Finalement, le passage du livre de Mauvignier le plus réussi est la fin, lorsque la voiture du narrateur glisse sur la route enneigée et part au fossé et qu'il reste là en silence sans plus rien dire.

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