La mémoire juste

 "La mémoire juste", c'était le sujet des rencontres de Meeting n°9 à Sant-Nazaire, en novembre 2011.

        J'ai pensé à Sebald.

        Envie de relire ses livres à partir de cette interrogation sur la mémoire juste.

        Me suis souvenu de cette remarque de Marcel Cohen dans Fario 8 (Printemps 2010) : "Mais pourquoi ne pas tenter de raconter au moins les événements qui, dans mon enfance, ont déterminé ma vie ? Parce que mon enfance est déjà connue de tous. Écrasée, anéantie, elle ne m'appartient pas même en propre ; c'est cela "être dépossédé de sa biographie". Les enfants juifs passés à travers les mailles du filet ont tous eu la même histoire, à quelques détails près. Cette histoire a déjà été racontée des dizaines de fois. Un seul exemple : les petits citadins, brutalement transplantés comme moi à la campagne dans une famille catholique, ont tous eu une peur atroce des vaches. J'ai même vu ce détail parfaitement traité dans un film. Je n'ai aucune envie de raconter mon ancienne peur des vaches et je n'ai pratiquement rien d'autre à dire de mon enfance."

 

        Et puis cette oeuvre de Serge Lask, Kaddish, qui occupe tout un pan de mur au MAHJ. Un palimpseste formé de pages  de livres recopiées, accumulées, recouvertes d'encre, d'autres pages de livres calligraphiées, raturées, recouvertes à nouveau... les pages des livres de l'enfance écrites en yiddish et tout à la fois retrouvées et perdues. Serge Lask est né en 1937. Sa mère a été assassinée par les Nazis. Il a passé les quinze dernières années de sa vie à recopier ces pages, dans "l'urgence".

 

        La mémoire juste et/ou le blanc, l'illisible, l'incompréhensible.

        Non pas le discours juste.

        Cet éditorial de Jean Birnbaum dans le Cahier n° 20737 du Monde des Livres daté du 23 septembre 2011 : "Répondre des morts, écrit-il, ce n'est pas seulement éclairer les crimes passés ni même repérer leur trace dans notre conscience présente : c'est poser la question de l'avenir." Et il cite Derrida "Au fond, le spectre, c'est l'avenir, il est toujours à venir, il ne se présente que comme ce qui pourrait venir ou re-venir." (in Spectres de Marx, Galilée, 1993). Birnbaum développe ainsi la pensée de Derrida : "Quiconque veut renouer avec l'exigence de justice doit d'abord apprendre à dialoguer avec ces revenants, à leur donner la réplique, ici, maintenant."

       Il y a un roman poignant de Hwang Sok-Yong, L'invité, (trad. Choi Mikyung et J-N. Juttet, Zulma, 2004) qui raconte exactement cela : le retour en Corée du Nord d'un pasteur coréen émigré aux États-Unis et qui écoute les voix mêlées des vivants et des morts, victimes ou bourreaux. Un aperçu des sous-titres des chapitres donne une idée de ce dont il s'agit :" Ce qui reste après la mort / Aujourd'hui c'est demain pour qui est mort hier / Échange de rôles avec les morts / Confronter les points de vue avant la réconciliation"....


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