L'ordinaire

Etty Hillesum :

8 juin 1943, mardi matin, 10 heures

 Je viens juste à l'instant de monter sur une caisse oubliée parmi les buissons pour compter les wagons de marchandises : il y en avait trente-cinq, avec plusieurs wagons de deuxième classe en tête pour l'escorte. Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, on avait seulement ôté ça et là quelques lattes et, par ces interstices, dépassaient des mains qui s'agitaient comme celles de noyés.

Le ciel est plein d'oiseaux, les lupins violets s'étalent avec un calme princier, deux petites vieilles sont venues s'asseoir sur la caisse pour bavarder, le soleil m'inonde le visage et sous nos yeux s'accomplit un massacre, tout est si incompréhensible.

Etty Hillesum, Journal, suivi de Lettres de Westerbrock, Seuil, Points, p.277.

 

          Ce passage bouleverse. Et me renvoie à un article de Claude Mouchard, paru dans la revue fario n°9 (automne-hiver 2010), sous le titre « L'ordinaire ».

          Oui, ce que remarque Etty Hillesum ici est ce qui l'entoure un matin de juin, un spectacle ordinaire – non pas banal - , le même chaque semaine. Mais au moment où elle le note, il sort, justement, de l'ordinaire. Ce qu'elle en saisit, le contraste entre la beauté matinale des fleurs et le sort des prisonniers dans les wagons, entre le calme limpide du camp et le détresse des déportés, entre la vie paisible et la mort atroce, ce contraste, ce scandale n'intervient que par et dans l'écriture. Ce qui se présente au regard dans l'ordre du monde acquiert dans l'ordre des mots une puissance et, par eux, fait irruption plus loin que la perception.

          La déportation des prisonniers dans des wagons de marchandises, c'est le spectacle ordinaire. Mais l'ordinaire remarqué, c'est le décompte des wagons, trente-cinq, ce sont les wagons de seconde classe réservés à l'escorte - et ce détail ordinaire fait surgir un autre point de vue qui signale brutalement le caractère extraordinaire du traitement subi par les prisonniers -. L'ordinaire, ce sont les wagons de marchandises plombés, mais ce regard sur les mains qui s'agitent par les interstices comme celles de noyés se fait attention à l'extrême souffrance, à l'extrême désespérance.

          Oui, le mal est banal, mais qu'il devienne ordinaire estincompréhensible."Jamais d'attention complice", écrit Claude Mouchard. Voici que ces mains nous regardent par la remarque qu'en fait Etty désemparée, nous livrent cette évidence insoutenable : sous nos yeux s'accomplit un massacre.

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