Écrire une nouvelle

          Sous le titre "Lointains d'Octobre" un chapitre du livre de Jean-Christophe Bailly Panoramiques (Christian Bourgois, 2000) traite de l'événement historique et le distingue, de l'événement reconstitué dans le récit de l'Histoire car "l'Histoire et la science historique n'ont de sens qu'à relier faits et symptômes dans des séries complexes de causalités et d'enchaînements, autrement dit à remettre en forme le texte immense où l'événement vient briller." (p.136) alors que l'événement lui-même (historique ou pas) sur lequel s'arrête l'auteur flotte hors de cette mise en forme : "L'événement, lui, dans son événement, brille hors de ce qui a pu le conduire ou le former, il brille comme ce qui échappe à l'emprise de la causalité, comme ce qui s'en dégage pour produire un sens exubérant et souverain." (p.137)

          J-C. Bailly montre ensuite comment Eisenstein est confronté à cette question de l'événement lorsqu'il réalise le film Octobre en 1927 en répondant à une commande de commémoration et, en même temps, en "cherchant, avec des images, à rejoindre, non le récit de l'événement, mais la violence de ce qui en lui est césure, insurrection de la césure" (p.142).

          La littérature aussi s'empare de l'événement flottant, irréductible , en quelque sorte intemporel puisqu'il ne cesse d'arriver dans les la constellation d'images (de mots, de figures) où il fait sens et elle résiste afin de ne pas se dissoudre dans l'histoire de l'événement. Par là une nouvelle ou un roman sont bien différents d'un récit historique. C'est donc réducteur de ne s'intéresser qu'à l'agencement des actions, à l'habileté de la chute d'une nouvelle. Ce sont les résonances du texte qu'il faut écouter surtout. Je pense à ce que dit Claude Simon dans Quatre conférences (Minuit, 2012). Dans la première conférence, "Le poisson-cathédrale", il montre à partir d'un exemple choisi dans La Recherche du temps perdu que "la description travaille, agit" et n'est pas un élément "inerte du récit, parasitaire".  C'est une expérience que chaque lecteur a pu faire : une image, une figure en un point creuse le texte, ouvre une énigme en lui, qui déborde l'histoire de l'événement. Cette irruption poétique, au sens fort du terme, est celle de l'événement dans son intensité, déchaîné des causes et des conséquences. C'est ainsi que dans les romans de C. Simon le cavalier fauché par la balle du soldat allemand ne cesse de basculer de son cheval, figure diffractée sous différentes formes que ne cesse de questionner le narrateur.

                   Si je note tout cela, c'est que j'y trouve une explication peut-être de ma difficulté à écrire une nouvelle suivant la définition du genre : je n'aime pas raconter des actions les unes à la suite des autres. À l'origine de la nouvelle, il y a une émotion, forte, suscitée par un fait porté par une image mentale d'un lieu, d'une scène. L'événement, comme irruption singulière d'un tout autre, est là. Je vais chercher à faire rayonner cette image, avec des mots, pour déplier l'événement, mais je n'ai pas le fil qui permettrait de dérouler une histoire. Parfois, je ne sais même pas clairement ce qui est arrivé. C'est en quêtant des traces dans ce qui s'élabore par l'écriture que je trouve les signes de l'événement et que je le décrypte. Le texte terminé, on peut toujours retrouver la trame de l'histoire (dire ce qui s'est passé), mais son sens est donné par ces quelques images qui livrent autre chose qui ne cesse d'arriver par elles : une émotion, une rupture, une angoisse, une lumière...

          Un premier point est d'appréhender l'événement, un deuxième est de comprendre la contradiction qu'il y a à raconter une histoire et à préserver  la singularité sauvage de l'événement, mais le troisième point est d'écrire tout de même.

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