Claude Simon / Pierre Huyghe, chaos et labyrinthe

          A la bibliothèque du Centre Pompidou, une exposition : Claude Simon, l'inépuisable chaos du monde.

         Peut-on parler de points communs avec la rétrospective de l'oeuvre de Pierre Huyghe, dans un autre espace du Centre Pompidou au même moment ? Pierre Huyghe à Beaubourg

        Une différence à noter d'emblée : Claude Simon presse dans ses romans un matériau autobiographique, souvenirs, archives familiales, correspondances, absent du travail de Pierre Huyghe.

       Cependant, je trouve dans les deux oeuvres, un refus de tout réalisme, affirmé non comme un principe esthétique mais comme regard sur le monde et la vie. Ce refus se traduit par une composition labyrinthique de l'oeuvre qui permet de se libérer du temps linéaire chronologique et par là du principe de causalité (la fameuse "motivation" romanesque mise à mal par Claude Simon), l'émergence de ce que Claude Simon lui-même appelle "une architecture purement sensorielle" (1)  où des éléments appartenant à des strates temporelles hétérogènes coexistent "en interaction constante", mettant à mal la domination du sens. De son côté, Pierre Huyghe souligne : "Il n'y a pas un savoir, un discours qui prédomine, il n'y a pas un ordre mais des hétérotypies, des rythmes particuliers, pas de mise en scène ni de programme.", et encore : "Je cherche à intensifier la présence de ce qui est." (2).

          Ce déploiement des événements dans un présent intemporel porté par la composition et par la grammaire du texte (les participes présents, par exemple) dans les romans de Claude Simon a pour pendant les effets d'échos dans le parcours de la rétrospective de Pierre Huyghe, ou encore l'interrogation qu'il porte sur les transformations en cours du vivant greffé sur l'inerte dans plusieurs oeuvres (le motif de la métamorphose in progress se retrouve plusieurs fois, l'usage de la vidéo ou les effets de lumière participent de ce questionnement).

         Dans Télérama n°3329 du 30/10/2013, Olivier Cena s'en prenait àPierre Huyghe, lui reprochant d'user du procédé du storytelling, détourné du marketing commercial et politique et utilisé à des fins de séduction sentimentale afin de promouvoir des oeuvres banales et pauvres de sens. Mais n'est-ce pas à une entreprise tout autre et bien éloignée du récit traditionnel que nous confrontent C. Simon et P. Huyghe ? -  la découverte que les récits et les identités foisonnent ENTRE réalité et fiction, car "le sens n'a pas de fin. Il est une relation qui produit du sens [...], il le transforme et le matérialise.", comme l'écrit Bernard Noël dans son ouvrage sur Magritte (cité par Lucien Dallenbach dans la postface à La Route des Flandres de C. Simon (Minuit, 1987).

(1) Claude Simon, interview avec Claude Sarraute, Le Monde, 8/10/1960 (cité par L. Dallenbach dans la postface à La Route des Flandres)

(2) Pierre Huyghe, interview  par R. Storr, Art Press, octobre 2013.

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