Blues de l'apprenti écrivain

          Il suffirait de raconter une histoire.

          Ce ne sont pas les histoires qui manquent.

         Mais à peine es-tu installé devant ton clavier avec ton histoire dans la tête, qu'elle s'échappe. La première ligne qui court sur l'écran lui coupe le souffle. Elle reste sans voix, il faut recommencer. Après plusieurs faux départs de la sorte, il arrive que tu diffères l'épreuve. Mais parfois, de ces mots qui défilent, un narrateur s'extrait et, d'autorité, s'impose. Tu reprends confiance et t'apprêtes à lui déléguer lâchement la direction des opérations. S'il se trouve être aussi le personnage principal de l'histoire, cette ruse a quelque chance de fonctionner, mais si ce n'est pas le cas - et, très souvent, ce n'est pas le cas, bien entendu-  tu vas devoir régler les relations entre ce narrateur sorti de ton chapeau et ce personnage au coeur de l'histoire. Quand je dis "régler", c'est qu'il s'agit de mécanique de précision, de distance à mesurer, de vitesse à calculer. Non, je ne vais pas te faire le coup de l'empathie, de la sympathie, de la froideur ou de l'indifférence, n'empêche que le lecteur y sentira tout cela, alors qu'au fond ce n'est qu'affaire de calcul millimétré.

          Enfin voici le dispositif au point. En es-tu si sûr ?  Tu écris, et dès le deuxième paragraphe, le duo perd son accord. Ta vigilance a baissé la garde, ou bien d'autres  personnages se sont introduits, te voilà chef de choeur improvisé, et l'improvisation n'est pas ton fort. Reprends tout cela. Écoute bien ce qui se passe. 

          Tu t'acharnes une semaine durant, tu refuses toutes les distractions, sorties, coups de téléphone. Tu écoutes tes voix, comme Jeanne d'Arc, oui, tout à fait, mais elle écrivait le roman national, tu n'as tout de même pas cette prétention ?

          Attention,  à force d'entendre des voix, n'oublie pas qu'elles doivent s'incarner, sinon personne n'y croira. Souviens-toi de Jeanne d'Arc, l'histoire finit très mal.  

        Enfin voici six pages déroulées jusqu'au point final. Final ? À peine as-tu relu que tu prends la mesure de ta naïveté. La composition d'ensemble ne tient pas. Heureusement, grâce au traitement de texte, tu peux essayer plusieurs montages. Ton texte est un puzzle qui doit former un récit, le plus convaincant possible. L'émotion, le suspense, ça te révolte, tu n'es pas un écrivaillon de romans-feuilletons ! Allons, souviens-toi de nuits passées à lire avec la lampe de poche sous tes couvertures... vas-tu maintenant mépriser le lecteur ? Et puis quoi encore ? cet échafaudage bancal te satisfait ? Recommence, l'architecture doit être forte.

          Quand tu estimes que l'édifice tient, tu dois encore impitoyablement traquer tout ce qui en altère la lisibilité, toutes les fioritures que tu trouvais peut-être si réussies, ces complaisances qui amollissent les lignes.

          Non, là, c'est fini, tu ne veux plus y toucher.

          Prêt pour la nouvelle suivante ?

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Commentaires (1)

1. muriel 04/02/2014

En cette période de blues intense devant l' écran, le chantier est un chaos mais l'apprenti écrivain tente de prendre la mesure des mots... merci pour ce beau texte et l'espoir de la dernière question... Peut-on lire un passage d'une flambée et du cahier ?

Muriel

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