carnet de notes

L'Étreinte du serpent

          L'ÉTREINTE DU SERPENT, un film de CIRO GUERRA : les premières images sont celles d'une eau mouvante, habitée de reflets, où le monde s'inverse.

          Arton9406 0b0f7Splendide usage du noir et blanc. Il libère cette immersion dans la forêt amazonienne de tout effet exotique, insiste sur la mort annoncée des cultures indiennes dont ne restent aujourd'hui que des clichés ethnographiques des années 1930-1950. Et surtout, en déployant toute la gamme des gris, il suggère un univers troublé et troublant où des trous plus noirs ou blancs sont des zones intenses, mystérieuses et instables comme les taches qui oscellent le pelage du jaguar, les écailles du boa : elles s'animent et se fondent dans les feuillages, dans les eaux. Confusion matricielle où l'on se perd / où l'on se trouve au fil d'une navigation envoûtée.

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La mémoire de l'eau

À propos de Le Bouton de Nacre, un film de Patricio Guzmán

 

          Le bouton de nacreC'est un bloc de quartz transparent vieux de millions d'années. La lumière le traverse, éclaire les facettes, les fracture. Au centre, une goutte d'eau venue des débuts du monde est restée déposée.

          L'eau irrigue tout le film, elle est vapeur diffuse, glace bleue, molécules éparses, présente dans tout le cosmos, la vie a une origine aquatique et l'homme est une créature de fluides et de flux. L'océan baigne les côtes chiliennes et s'infiltre partout là-bas dans l'archipel de Patagonie, là où, durant 10 000 ans, a vécu le peuple de l'eau. Ces nomades de la mer étaient encore environ 8000 au XVIIIè siècle, Haush, Kawéskar, Sélknam. En 1830, l'un d'entre eux, en échange d'un bouton de nacre, s'était laissé convaincre d'aller vivre quelque temps en Angleterre, ce séjour fit de lui un égaré entre deux mondes. Décimés, chassés, abattus comme un gibier par les colons au XIXè siècle, les Kawéskar ont été regroupés, enfermés, évangélisés, ils sont morts de maladie, d'alcool et de misère. Aujourd'hui, il reste une vingtaine de survivants qui se souviennent encore de quelques mots de leur langue et ne sont pas autorisés à naviguer sur leurs canoës, pour leur sécurité.

          C'est un bouton de nacre que l'on a retrouvé incrusté dans un bloc de rail retiré de la mer par un plongeur. C'est tout ce qui reste du supplicié dont le corps a été largué depuis un hélicoptère sous la dictature de Pinochet. Dans les profondeurs de l'océan, il y a des centaines de blocs de métal rouillés que le juge Guzmán a ordonné de faire remonter.

          C'est un film sur les disparus, les autochtones de Patagonie, les victimes du coup d'état de 1973 au Chili. De ce qu'ils furent, de leur vie et leur mort, il ne reste que ce très peu porté par l'eau, quelques débris d'écorce pour façonner un dernier canoë miniature, un bouton de nacre revenu à son destin de coquillage.« Mais nous ignorons ce que tout cela a signifié en réalité »1.

          Et cependant, « Je ne peux pas m'éloigner de cette période. C'est comme si j'avais assisté, dans mon enfance, à l'incendie de ma maison et que tous mes livres de contes, mes jouets et mes bandes-dessinées avaient pris feu sous mes yeux. Je me sens comme un enfant incapable d'oublier cet incendie qui, pour moi, vient de se produire. […] C'est comme si j'étais enfermé dans de l'ambre, comme ces insectes de l'Antiquité figés pour toujours dans une goutte. »2

Notes

1De la destruction comme élément de l'histoire naturelle, W.G. Sebald, trad. Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2004, p.16.

2Patricio Guzmán, conversation avec Frederick Wiseman, publiée par l'AFCAE dans la brochure qui présente le film.

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Effacement d'un paysage

         En visitant l'exposition Après l'Eden à La Maison rouge à Paris qui présente la Collection Walther, on peut voir les photographies de Santu Mofokeng qui s'est intéressé aux relations entre paysage et mémoire. Je ne vais parler ici que de six d'entre elles, saisissantes. Les deux premières appartiennent à la série Climate Change. L'une montre un champ étiré vers l'horizon, désertique, hérissé de lignes continues de petites mottes le long de sillons : South Beach, Replacing of Sand Washed away During the Flood and Wave Action, Durban (photo 1). À côté, une autre image présente une terre balayée de poussière : Dust-Storms at Noon on the R34 Between Welkom and Hennenman, Free State (photo 2). Suivent trois photographies qui appartiennent à la série Paysages. Les deux premières montrent des tombes, celles du Génocide des Fermiers, Vlakplaats, Prétoria. La troisième est une vue du cimetière du Camp de concentration de Brandford (photo 3). Une sixième photographie montre l'emplacement d'une fosse commune après un massacre de masse au Mozambique : Fevriary 3, Mass-grave, Mozambique (photo 4).

          Dust storms at noon on the r34 between welkom and hennenman free state 1Je suis bouleversée par les associations qui se font, de la terre blessée, érodée, aux corps martyrisés enfouis en elle, bouleversée par les traces qui en restent, les trous mal comblés, les cicatrices, les pierres disposées dans l'herbe.

          De telles images interrogent le lien entre « mémoire » et « deuil ». Mais elles ne sont pas un simple objet mélancolique comme le seraient les peintures de ruines romantiques qui donnent à voir un monument dégradé dont les restes suggèrent, comme un fantôme, l'architecture intacte. L'association des photographies (qui résulte ici de l'accrochage1) exhibe un après-coup, les traces laissées sur la surface de la terre après une destruction portent ce qui s'efface. C'est l'effacement ici qui est photographié.

          En 1974, Anselm Kiefer a réalisé des photographies de paysages : La Cautérisation du district rural de Buchen2. En 1975, il crée un livre où ces photographies apparaissent mais, peu après le milieu du livre, elles sont montrées brûlées, bientôt complètement enfouies sous une couche noire. Là aussi, c'est la disparition qui au cœur du propos.

          South beach replacing of the sand washed away during the floods and wave action durbanLes photographies de paysages prises par Mofokeng rappellent celles de Kiefer, et comme les siennes elles insistent sur l'idée de la terre dont on sait quelle place elle tenait dans le récit élaboré par le IIIème Reich. Le génocide des fermiers, les massacres de masse au Mozambique s'inscrivent plus largement dans la lutte pour son appropriation, convoquent les conquêtes coloniales et les spoliations. Les images des lieux du récit fondateur les montrent ravagés, recouverts par la poussière, mais aussi en cours de restauration (Replacing of Sand Washed). En montrant le désastre climatique, Santu Mokofeng entend se démarquer d'un discours écologique dominant pour rappeler qu'il en va de la vie des humains oubliés qui habitent ces terres dégradées ou polluées.

          « Que se rappeler ? », Daniel Arasse met cette question au centre du travail de Kiefer. Si Kiefer met en œuvre le détournement et la subversion des mythes de la culture germanique par le National-Socialisme, il y a aussi dans sa démarche le recouvrement de ces mythes et la combustion des livres. Il ne s'agit pas de rétablir dans quelque pureté suspecte les figures dévoyées, les signes pervertis. Kiefer entame un travail du deuil.

          Concentration camp graves brandfort« Quel est donc ce deuil ? » est la question que posent les photographies de Santu Mofokeng. La mémoire est en pièces : les vallonnements où se dressent les croix blanches, les herbes sèches entre les pierres le long de la route, le muret qui ceint un aplat de terre. Après la catastrophe, il n'y a presque plus rien à voir. Ce qui a été presque sans image, ce qui est presque inimaginable, apparaît dans ce moment suspendu de l'effacement

          Jean Clair rapporte cette anecdote à propos du peintre Zoran Music : sur le plateau d'une émission télévisée en direct à laquelle il participait, Z. Music fut interrogé sur la vie à Dachau. Il balbutia quelques mots, puis se tut. Suivirent quelque vingt secondes de silence, "un écran muet pendant vingt secondes", note Jean Clair, avant que l'animatrice de l'émission n'eût le courage de "briser le blanc qui nous avait tous pétrifiés."3

          Sanku mokofeng fevriary 3 mass grave mozambiqueCe moment où le témoignage transmet en silence, où les preuves sont livrées par la défaillance. Marcel Cohen le dit ainsi : « Ce qui évoque le mieux Auschwitz et Treblinka, c'est donc bien le détail plat, presque invisible. Ce sont, par exemple, les sept tonnes de cheveux féminins, soigneusement pesés et empaquetés avant d'être transformés en feutre. »4 Pour celui qui regarde, l'obsédante présence muette de chaque cheveu fragile en fait plus qu'une relique, elle suspend encore un instant l'effacement d'un être et c'est cet effacement qu'il voit dans son présent. Dans la poussière soulevée par le vent, dans l'herbe entre les pierres hésitent encore, pour qui sait voir, quelque chose des victimes suppliciées et des peuples spoliés aux marges de territoires dévastés.

          On pourra voir d'autres séries de photographies de Santu Mofokeng, nombreuses et belles, sur son site. Je me suis arrêtée ici sur ces six images qui donnent une « consistance visuelle »5 à quelque chose d'innommé dans les fractures de l'histoire. Le récit historique, plein de bruit et de fureur, a oublié le détail, quelque chose comme une silencieuse présence qui en dit long sur notre présent.

Notes :

1En effet, ces deux séries rassemblées par cette exposition ne sont pas contemporaines et relèvent de deux projets différents, Landscapes réunit des photographies prises entre 1989 et 2006 : “In this project I am careful to use the word landscape in its modern meaning and sense. I would like to posit that landscape appreciation is informed by personal experience, myth and memory, amongst other things. Suffice to say, it is also informed by ideology, indoctrination, projection and prejudice.”. Celles de Climate Change sont toutes datées de 2007 et Santu Mokofeng entend alors affirmer son engagement : « I just can't find words violent enough to show that climate change debates fly above the concerns of ordinary people. People who live on the land and walk on the ground. The very people who stand to benefit most from green technologies; the 'boers', the benighted peasants and the redundant or access peoples who live on the margins of our society. People who live in far flung poisoned villages sprawls such as Penge for example.

The challenge then is, how to rally public support behind action on climate change, or indeed behind any progressive change? You can't, if the battle against climate change is about saving the planet. For the majority to buy into the fight against climate change, basic education on how to care for the immediate environment and the reasons why is needed. »,

2Une note de Daniel Arasse à ce propos précise que « Selon une déclaration de Kiefer à Mark Rosenthal (1987, p..60) le "district rural de Buchen" fait allusion au site d'un entrepôt militaire d'essence. On ne peut cependant s'empêcher de penser également au camp de concentration de Buchenwald, la cautérisation du district par le feu prenant alors un autre sens, qui n'exclut pas le premier mais s'y superpose et se sédimente avec lui. », Daniel Arasse, Anselm Kiefer, Chap. « Livres I », note 10, p.310, Éditions du Regard, 2001.

3 Z.M., Sophie Pujas, postface de Jean Clair,Gallimard, coll. L'Un et l'Autre, 2013.

4M. Cohen, "La Sphère de Magdebourg, Écrire la Catastrophe, témoignage et fiction", in fario 12, hiver 2013-printemps 2013.

5Cette expression est empruntée à Georges Didi-Huberman, Écorces, Minuit, 2011, p.52.

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Ci-dessous, des extraits d'un texte de Santu Mokofeng dont on trouvera l'intégralité sur son site (cliquer sur "site") où il accompagne ses photographies de paysages :

Santu’s landscapes

In South Africa formal landscape appreciation is fraught, so is the history. If one were to ask, who owns the South African landscape? A cacophony of sounds, narratives and narrations, a delirious, rather, a deleterious mix of claims will be the response, many more than there are colours in a rainbow.”

The beauty of the South African landscape has a history that is at once bizarre, hilarious and fantastic. It is wrapped up in biblical mythology overlaid with some Africana mysticism. South Africa is ‘the promised land’ to some. The country is peppered with place names such as Bethlehem, Nineveh, Nieu-Bethesda, Weenen and Nylstroom, and this says something about the denizens who held the place in custodianship for God. We once had a holiday named ‘Day of the Vow’ or ‘Dingaan’s Day’, and it was the day for “kaffir hunting””

I agree with Schama when he says, "Landscape is a construct of memory, it is a work of the mind, built up as much from the strata of memory as from layers of rock”.”

In this project I am careful to use the word landscape in its modern meaning and sense. I would like to posit that landscape appreciation is informed by personal experience, myth and memory, amongst other things. Suffice to say, it is also informed by ideology, indoctrination, projection and prejudice.”

I am looking at the interface of the inner and outer – interior/exterior - worlds, where the objective/subjective environment inform/determine the experience of being at a given time and space.”

Santu Mofokeng
18 July 2008

Simon Schama, in Landscape and memory (New York: AA Knopf, 1995).
Basso 1966:34,cited in Landscape, Memory, Monuments, and Commemoration: Putting Identity in Its Place, Osborne B.S. 2001 (paper).

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Actualisons !

         Le prochain spectacle du Théâtre, à Saint-Nazaire, me laisse perplexe. Please, continue (Hamlet) s'annonce comme une performance théâtrale qui "plonge le spectateur au coeur d'un vrai-faux procès dans un tribunal plus vrai que nature." Un jeune homme comparaît devant la Cour d'Assises pour le meurtre du père de sa petite amie. Pour préserver l'anonymat des personnes mises en cause, les noms ont été remplacés par des noms de fiction : L'accusé est Hamlet, sa victime Polonius et la jeune fille Ophélie. Nous sommes bien au théâtre et trois acteurs sont sur scène. Mais nous sommes aussi au Tribunal de Grande Instance dont d'authentiques représentants nazairiens vont prononcer réquisitoire et plaidoirie devant un jury populaire de onze personnes choisies parmi le public. La référence à la pièce de Shakespeare ne s'arrête pas au titre du spectacle et à ces noms d'emprunt, les éléments du fait divers qui seront évoqués puisent dans le drame du grand Will. (Impossible de confondre cette affaire avec celle que rapporte Corneille, par exemple, mais cela ouvre au Cid une autre carrière, rien n'empêche désormais d'y songer... On se réjouit d'avance de réviser nos classiques en convoquant dans l'arène de la Justice Brutus, Richard III, Horace..., etc.)

          Ce n'est pas si nouveau. Il y a déjà longtemps que les metteurs en scène ouvrent la scène à la réalité, qu'il faut entendre comme l'actualité : tout récemment, La Petite Fille aux allumettes mise en scène par Olivier Meyrou faisait résonner la voix de l'Abbé Pierre pendant l'hiver 1954. À ce jeu-là, dans l'indécision du vrai-faux et du faux-vrai, certains en Australie ont demandé que Carmen change de métier pour ne pas faire l'apologie du tabac. Bientôt, on pourra dire que jouer avec des allumettes, c'est donner un mauvais exemple à des enfants...

          À Saint-Nazaire, le programme est ambitieux, chacun est invité à "interroger sa propre définition de la justice et à reconnaître le théâtre de sa propre vie." Étonnant tête à queue de l'effet cathartique ! Mais le public n'a sans doute plus de passions à purger, seulement une opinion à se faire. Pour cela, il a besoin de proximité, de familiarité. Somme toute, le zinc du café du commerce plutôt que les planches de la scène. Et puis,  on ne dit plus : "la vie est un théâtre", mais chacun voit sur scène "le théâtre de sa propre vie".  Comme à la télévision ! C'est l'effet télé-réalité.

        Le ridicule ne tue pas. C'est bien plus pernicieux que cela, sinon meurtrier. Peut-on s'arrêter à dire "Ceci n'est pas une pipe" quand d'aucuns prennent un dessin pour une lanterne ?

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Le Tombeau de la Chrétienne (1)

          J'ai commencé aujourd'hui à écrire Le Tombeau de la Chrétienne, récit en préparation tous ces derniers mois.

Deux extraits :

          1_     

          Le document est renfermé dans une chemise cartonnée dont le beige a jauni, les bords usés sont irréguliers et la pliure est déchirée. L'extérieur est vierge, mais à l'intérieur une large inscription à l'encre noire, soigneusement calligraphiée sur les deux faces, indique « Permissions, N° 5 », attestant à la fois de sa provenance militaire et de l'usage économe des fournitures. Le rapport dactylographié est un double, sur papier pelure, la couleur violette du texte témoigne de l'utilisation d'un papier-carbone. Les marges réduites et les lignes resserrées montrent le même souci d'économie. 

          L'auteur de ce compte rendu est le Chef d'Escadron Girardet, Chef de Service automobile de l'Afrique du Nord sur le raid aéro-automobile sur Tamanrasset. Ce titre de Chef d'Escadron est le premier grade d'officier supérieur dans les corps d'armée du train.

          Le rapport se divise en sept parties. Seules les quatre premières sont le récit du raid, depuis sa préparation de mai à décembre 1919, à son déroulement aller et retour, de décembre 1919 à juillet 1920, et ce sont celles-là que contient la chemise. Les annexes, que sont les parties 5, 6 et 7, consacrées au ravitaillement, n'ont pas été jointes. Le document fourni compte 43 pages recto.

          La chemise contient aussi des photographies. Une première série de format 12/7 cm est accompagnée par un inventaire qui en donne la liste numérotée et légendée sous la désignation « Collection Général Guicotte ». Le nom même de « Guicotte est incertain tant l'écriture est malaisée à déchiffrer, peut-être s'agit-il de « Lucotte » ou « Gacotte ». La seconde série de dix-huit photographies de format 17,5/11,5 cm est accompagnée d'un « bon de livraison » en date du 6 septembre 1920, établi par la Maison Jean Geiser, 9, Rue Bab-Azoun à Alger au nom de Monsieur le Chef de Service automobile d'Afrique du Nord, 19e Corps d'armée, l'Adjudant Poivre. Il y avait à l'origine trente-quatre tirages.

          Les photos en noir et blanc ont pris avec le temps un ton crème, presque jaune où les sujets émergent en gris ou en brun de plus en plus clair, à la limite de l'effacement pour certains. La numérisation des clichés a permis de les agrandir, a aussi renforcé les contrastes faisant apparaître des détails ignorés, crevasses à flanc de montagne, amas rocheux, mâts de T.S.F, silhouettes humaines. Il agit comme les bains révélateurs sur les films argentiques, l'œil se met à fouiller l'image renouvelée, à chercher des traces, des indices plus probants de l'histoire.

          2_      

          C'est la tombe d'un oiseau, la terre ocre renflée, tassée en forme de coque sous les géraniums, plus évasée là où se trouve la tête parce qu'ils n'ont pas osé aplatir à cet endroit, comme si les grumeaux de poussière risquaient encore d'étouffer le bec, de pénétrer dans l'œil voilé qui les effrayait un peu malgré le mouchoir avec lequel ils ont enveloppé le corps, un linceul s'ils connaissaient le mot, celui qui manquera ce soir dans la poche et qu'il faudra déclaré perdu. Sur le tumulus, ils ont planté une croix, deux brindilles de bois reliées par un brin d'herbe sec, dans le nœud ils ont glissé une fleur, une marguerite. Ils se demandent si c'est permis parce que l'oiseau n'est pas baptisé, personne ne le saura, sauf Dieu qui voit tout, mais qui certainement comprendra puisqu'Il comprend tout, que c'est bien plus joli comme ça et que les tombes sont ainsi faites. Et puis ils ont effeuillé une rose et disposé les pétales blancs sur le dôme. L'oiseau peut rester là très longtemps maintenant, à l'abri, des siècles, on retrouvera son squelette, peut-être le mouchoir, ou dans des millénaires il sera devenu fossile, on se demandera ce qu'était cet être qui avait des ailes et des griffes.

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