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  Plutôt que de faire des phrases qui parlent de la neige, j'essaie de transformer mes phrases en neige pour que le lecteur marche et s'enfonce dans la neige.

          Jon Kalman Steffànsson, in Le Matricule des Anges N°139, janvier 2013.

 

 

 

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Du lundi 26 février au dimanche 4 mars 2018

Pascal Quignard, Dernier royaume, Les Désarçonnés, t. VII, Gallimard, folio, 2014

 

« Chaque nuit, j'aimais la nuit comme une paix faite de silence et de noir. », p.289.

 

Lundi 26 février 2018

Chapitre LXXVIII, « La place vide »

Chapitre LXXIX, « Polis »

Chapitre LXXXI, « Natio »

Chapitre XCIII, « Praeteritio »

Chapitre LXXXIX, « Le passeport pour l'autre monde »

 

« Chaque société est un culte des morts. », p.302.

                  Devant chaque Monument aux Morts sur la place de chaque village, se souvenir de ces mots de Quignard :

                « Les groupes privilégient la répétition des coïts et des morts dans la perpétuation des visages, des noms, des propriétés, des biens. », p.259.

Il y a, on l'a déjà dit, du Rousseau chez Quignard.

                  « Comment crée-t-on une ville, une polis, une urbs ? En tuant son frère à l'instant où il saute le fossé.

                   Comment la peuple-t-on ? En raptant des femmes qui habitent de l'autre côté du fossé, en les ensemençant par le viol systématique.

                   C'est du moins ainsi que l'Europe se raconte son origine depuis son origine. », pp.260-261.

Le déroulé du procès est implacable :

          « Mais ce fut à la fin du XVIIIe siècle, en Europe, que le colonialisme et son idéologie particulière (le romantisme, le progrès, la science, l'hygiène, l'eugénisme) reconstruisirent l'originaire, le primitif, le natal, l'archéologie. Ils instrumentèrent peu à peu la biologie comme écologie, la généalogie comme race, et le tout déboucha dans l'extraordinaire horreur humaine qui fit le cœur du XXe siècle. », p.266.

À cette violence guerrière s'ajoute celle de l'ordre :

Avoir des papiers, des papiers d'identité. Laisser dans un fichier son empreinte génétique.

              L'Église a un jour instauré « un passeport pour entrer dans l'autre monde », et Quignard de citer La Trompette du Ciel qui esveille les Pêcheurs (1661), du Père Antoine Yvan, un extrait glaçant :

            « Enfin vous arrivez à la mort qui est la place frontière de l'autre monde. Là, les anges et les démons vous ayant arresté, vous examinent. Ils fouillent tout ce que vous portez ; votre esprit ; votre cœur ; votre conscience ; vos pensées ; vos paroles ; vos œuvres ; vos omissions. Enfin ils vous demandent le passeport de l'Église, qui est l'absolution de tous les péchés que vous avez commis ; sans cela vous êtes perdus. » , p.285.

          Sinistre précédent.

          Trois siècles plus tard :

          « Walter Benjamin, Walter Hasenclever, Stefan Zweig se suicidèrent à cause de cette soudaine quête occidentale des papiers de vie devant lesquels les livres en papier, où ils mettaient leur vie, brûlaient. », p.287.

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Mardi 27 février 2018

Chapitre LXXIII

Chapitre LXXXV, « De desiderio patriae »

Chapitre XC, « Heimatlosigkeit et chamanisme »

« Il n'est pas en notre pouvoir de mettre fin aux guerres [...] », p.242

              Au Moyen-Âge, en ces temps où les clans féodaux s'exterminaient avec férocité, ceux qui se détournaient de ces champs de massacre trouvaient asile dans les monastères, non pas tant pour y trouver la paix que pour prier pour elle et pour les victimes des violences.

              Rejoindre une organisation d'aide humanitaire, diffuser des informations, signer des pétitions pour interpeller les instances internationales…

              Pascal Quignard opte pour une conduite qui n'est pas sans rappeler la tradition monachique :

            « Nous pouvons seulement rejoindre le front antityrannique des morts qui réclament en nous.

            Des sacrifiés plutôt que des martyrs.

            Des victimes plutôt que des héros.

           Des apolis, des esseulés plutôt que des meutes et des armées en rang (c'est-à-dire en ordre de bataille). », p.242.

            La vertu de ce camp d'hommes libres, c'est qu'il ne fédère pas un parti, c'est une compagnie de solitaires.

 

L'asocial.

L'ermite, le reclus, l'anachorète, le chamane, le lettré, désertent.

                    « Stupéfiante tradition centrifuge dès l'aube à l'extérieur des sociétés humaines. », p.265.

« Il n'y a pas de monde concevable ici.

Heim, Hic, Home ne sont pas sur terre.

Il n'y a pas de chez-soi terrestre pour la figure humaine.

Il y a le temps seul pour la solitude seule. », p.288.

             Reduc moine blanc assis et lisant 1850 1855Corot peint dans les années 1850 un Moine blanc assis et lisant, avec une sobriété de tons qui isole la figure dans la simplicité d'une nature où terre et feuillages se confondent. Fabrice del Dongo se confine dans un monastère aux dernières pages de La Chartreuse de Parme. À la fin du Dit du Gengi, le Prince gagne une cabane de pêcheur au bord d'un rivage solitaire. Kamo No Chômei (1155-1216), quitte lui aussi les fastes de la Cour impériale du Japon, renonce au monde, devient moine bouddhiste et se fait ermite à Hino :

« Depuis que j'ai quitté ce monde, et que j'ai choisi la voie du renoncement, je me sens libre de toute haine comme de toute crainte. »1

 

Corollaire de tout cela : « chez-soi » n'est nulle part. Le migrant, l'exilé dit la condition humaine.

Quignard rappelle l'étymologie du mot « paroisse » : « la maison qui est à-côté de la maison », c'est-à-dire « le séjour à l'étranger ».

« Le mot français ne semble pas se souvenir qu'il indique que le district qu'il situe est précaire et que son essence est temporaire. », p.274.

 

« J'assimile ma vie à un nuage inconsistant, je n'y accroche pas mon espoir et n'éprouve pas non plus de regret. »2

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Mercredi 28 février 2018

Chapitre LXXI, « La crémation du passé

Chapitre LXXVIII, « La place vide »

Chapitre XCIII, « Praeteritio »

Quelle est la quête de ces solitaires ?

                   « La recherche est brusque réminiscence (anamnèsis) d'un monde antérieur à la vie atmosphérique, ou au langage, ou à la civilisation.

Souvenir improviste du jadis. », p.235.

Qu'est-ce que le Jadis ?

Le Jadis n'est pas le passé.

            « Le Jadis par rapport au passé ne présente pas la caractéristique d'avoir eu lieu. […] il n'a pas encore fini de surgir. Le Jadis est un geyser plus imprévisible que tout ce qui fut. Tout ce qui fut ne l'a pas réalisé. Il contient la potentia de tous les possibles. », p.257-258.

              « […] le Jadis est source originaire, torrent inépanché, fons préréelle engloutie dans le fond nocturne et explosif de la possibilitas au même titre que tous les autres astres qui y explosent et qui sidèrent les rythmes de la terre, des fontes des glaces, des naissances des bêtes, des érections des plantes, des explosions des volcans, des mouvements des mers. », p.258.

Un jaillissement.

                   Qui pourrait se relier au Jadis entrerait en relation avec cette source vive. Le sourcier, le sorcier, le chaman, l'artiste.

« Le "vrai jadis" est l'inconnu à sa source. […]

C'est l'inventivité à l'état brut, brutal, libre, physique.

La fois sans autrefois, tel est le jadis. », p.258.

                  « Ce qui a eu en sa puissance non seulement le passé mais encore toutes les possibilités ineffectuées du naguère, tel est le Jadis qui roule sa vague à la lisière du temps qu'il permet. », p.259.

La puissance du Jadis matriciel contre le pouvoir de Chronos dévorant ses fils.

                 « Nouveauté absolue du Temps » toujours inaugural, il « "commence de commencer" » et s'interrompt au point où « le passé s'étend » c'est-à-dire dans l'Histoire, au moment où « les sociétés préfèrent la réitération transmise, généalogique, linguistique et sociale à la temporalité imprévisible. », p.259.

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Jeudi 1er mars 2018

Chapitre LXXXI, « Natio »

De quelques solitaires : l'enfant mutique, le chamane, le survivant, l'artiste.

Mutisme régressif de l'enfant qui se tourne vers le Jadis.

              « s'enfoncer dans le sol comme les petits habitants des grèves de la mer qui laissent à la limite de l'océan un petit tortillon de sable à la surface du "chemin de Dieu" perpétuellement humide où va et vient la mer. », p.267.

Ce sont minuscules concrétions de sable piétinées par le groupe.

Les enfants autistes dont Deligny traçait les lignes d'erre.

              Le regard de la petite fille (Ana Torrent) dans le film de Carlos Saura Cria Cuervos, celui d'Edmund (Edmund Meschke) le jeune protagoniste d'Allemagne année zéro, de Roberto Rossellini ou celui d'Aliocha au prénom d'innocent (Matveï Novikov) dans le film d'Andrey Zvyagintsev Faute d'amour, qui disparaît. Il y a souvent de l'eau dans les films de Zvyagintsev, larmes, rivière, mer en mouvement...

           « Car on peut préférer rejoindre le vacarme lancinant et merveilleux des vagues en avançant prudemment sous le sable qui protège du monde visible et sous l'eau de la mer qui revient à son heure. », p.268.

Marchons cependant à pas légers, sans lester nos poches de cailloux...

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Vendredi 2 mars 2018

Chapitre XC, « Heimatlosigkeit et chamanisme »

Chapitre XCIII, « Praeteritio »

                Le chamane est celui qui à la marge du monde est relié à « un contre-monde de forces qui se tient derrière toutes les formes qui se manifestent dans ce monde », volcan, océan, bêtes sauvages, végétation jaillissante au printemps, (p.290).

Le chamane rejoint le Jadis, c'est-à-dire au-delà du passé la source jaillissante des possibles.

                 « […] les nouveaux-nés sont êtres en devenir, pure virginité, pure virtualité, pure vitalité ; le corps sec comme du bois mort est celui des chamans en extase. Les nouveaux-nés ont le corps sec comme du bois mort car la possession chamanique est un retour vers cet état de pure virginité, pure virtualité, pure vitalité, qui est celui du nouveau-né. La régression extatique fait du chaman à la fois un nouveau-né et une momie, un vivant et un mort, un ici et un ailleurs, un passé et un futur. »3

L'artiste et le chamane.

                    Ce rapprochement ne privilégie pas le créateur dans l'artiste mais d'abord le passeur, le porte-âme.

                     Le chamane « se rend tout seul chez les morts et en revient tout seul – car on rêve toujours seul – portant l'âme perdue. », p.291.

Tel Joseph Beuys.

              Pilote dans l'armée de l'air allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, il s'écrase en Crimée. Blessé, gravement brûlé, il est recueilli par des nomades Tatares et revient à la vie recouvert de graisse, enroulé dans des couvertures de feutre et nourri de miel. Il devient un autre.

Quignard :

                « S'il s'agit d'un homme, alors [le chamane] est un fou, parce que c'est la seule preuve qui se trouve, dans le groupe des hommes, qu'un corps a été agressé par la force sauvage et qu'il a voyagé au-dehors de ce monde. Il a été blessé ; il s'est mutilé ; il a souffert ; il dévore tout ce qui est interdit ; il a été initié par le contre-monde où il a voyagé ; il fait toujours le contraire de tout ce que le monde fait – mais il a survécu. », p.292.

              En ce sens, le chamane est un survivant, il réactive cette figure à laquelle Quignard a consacré plusieurs pages dans La barque silencieuse en l'associant à l'écrivain.

              « Le survivant se dit le superstes : c'est le témoin qui est passé au-travers de l'horreur détestable (de l'horreur devant laquelle il n'y a plus que des regards qui se détournent). Le superstes (le témoin qui reste, le survivant, le pieux, le superstitieux) est celui qui porte les tabulae testamenti (les tablettes du testament) scellées par le mort. », p.303.

 

Quelques propos de Beuys4 sur son travail d'artiste revenu du Royaume de l'au-delà :

             « Ces formes invisibles, ne restent invisibles que tant que je n'ai pas d'yeux, point d'organes pour pouvoir percevoir ce qui est apte à devenir image. Pour qui sait donc se créer un organe de perception, ces formes sont perceptibles. »

               « Tout ce qui concerne la créativité est invisible, est substance purement spirituelle. Et ce travail, avec cet invisible, voilà ce que j'appelle la "sculpture sociale". Ce travail avec l'invisible est mon domaine. D'abord, il n'y a rien à voir. Ensuite, lorsqu'il s'incarne, il paraît d'abord sous forme de langage. »

 

               Le hasard - quel hasard ? - m'a amenée au cœur de l'exposition Tal-Coat, la liberté farouche de peindre, qui se termine ces jours-ci au musée Granet d'Aix-en-Provence.

                Img 1981Dans l'immédiate après-guerre, la peinture de Tal-Coat se fluidifie, s'ouvre. Il prend souvent pour thème des éléments de la nature mais les contours s'estompent, les lignes se brisent. Le peintre se fait capteur d'énergies, d'accidents, d'imprévisible. Il explore l'espace que le trait fait surgir. Il s'intéresse aux peintures rupestres dans lesquelles il trouve la même quête originelle aux frontières de l'humain et de l'inhumain. Pierre Jacob qui a choisi de changer son nom pour celui de Pierre Tal-Coat, Pierre Front de bois, se fait chamane :

                « Il me faut inlassablement revenir sur cette essentielle, impérieuse communication du visible, de l'invisible.

                 […]

                 J'entends ici par communication de l'invisible au visible l'émergence du visible sur des trajectoires naissant hors l'aire visible, conditionnée, qu'est la feuille de papier, cette aire n'étant elle-même fermeture mais disponibilité totale à l'ouverture. »5 

 

                  On peut rêver aussi à ceci : que le survivant – revenu autre – change de corps, soit un autre corps, redivivus. C'est cette renaissante métamorphose qu'explore peut-être le travail (en cours) d'Hélène Benzacar à Auschwitz où elle photographie des adolescents comme surgis sur une limite entre deux espaces. La pellicule photographique retient la présence fuyante des corps. Une abeille est visible, posée sur le vêtement de chacun d'entre-eux. L'abeille qui sublime en miel le parfum des fleurs, était chez les Grecs anciens le symbole de l'âme, douée d'une vie ignée. La cire qu'elle fabrique a également longtemps été utilisée pour prendre des empreintes, comparable à la pellicule photographique sur laquelle s'imprime un corps lorsqu'elle est exposée à la lumière6.

                 L'enfant n'est pas témoin mais passeur, comme l'était le loup dans les œuvres précédentes d'H. Benzacar. On ne sait ce qu'il voit mais son regard ouvre un espace silencieux d'où sourdent des forces.

                 « Moi, je n'avais pas de témoignage à offrir. Je ne me souvenais pas des noms des personnes ni de lieux, mais d'une obscurité, de bruits, de gestes. […] je faisais surgir des profondeurs de mon corps des sensations et des pensées absorbées en aveugle. »7

                On se souvient de l'enfant chantant, Simon Srebnik, traversant la Ner dans sa barque au début du film de Claude Lanzmann, Shoah.

               L'enfant mutique – Le Garçon qui voulait dormir8 et qui devait mourir à sa langue maternelle -, le chamane, le poète s'arrêtent sur ce bord obscur, peut-être celui d'un ruisseau dans la forêt, où se lèvent des fantômes.

 

« Grand

marche là-haut l'exilé, le

brûlé : l'enfant de Poméranie, chez lui

dans la Chanson du Hanneton, qui restée maternelle, estivale, clair-

fleurie en lisière

de toutes les syllabes abruptes,

froides-durcies

d'hiver.»9

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Samedi 3 mars 2018

Chapitre XCI

Chapitre XCIII, « Praeteritio »

                   « Ce n'est pas que l'ermite, l'asocial, le non-parlant, l'infans, l'enfant sauvage, l'autiste, soient une possibilité humaine, l'objet de ma curiosité : c'est la source zoologique qui s'y déverse inépuisablement.

                    C'est le fait que ce qui "désarçonne" dans l'émotion, comme à l'instant natal, déchire brusquement le lien natal et fait quitter sa place dans l'espace du groupe. », p.296.

Cette source zoologique que Joseph Beuys a découverte :

          « Nous n'avons pas besoin d'entrer dans la vie : nous vivons déjà dans un être vivant, pris en nous même en tant " qu'être vivant ". Nous savons que nous avons cela en partage avec les animaux. »10

 

          S'arrêter un moment ici pour lire le bel ouvrage que Jean Rouaud vient de consacrer aux fresques animalières des grottes ornées, La Splendeur escamotée de frère Cheval ou Le secret des grottes ornées11. Il décrit merveilleusement, poétiquement, le surgissement de cette langue pensive qui fait corps avec la terre, et ce point de bascule où l'homme s'arrache au règne animal pour atteindre à des représentations symboliques.

 

              À rebours, par exemple, Tal-Coat s'installant pour peindre dans un vieil impluvium sous les pins du Château Noir, comme le raconte Henri Maldiney :

             « Comment ce lieu ne l'eût-il pas retenu ? Il y retrouvait l'acte même de sa peinture : le premier geste de l'homme accordé à la première esquisse du monde. […] Une ombre, une fissure, quelques lichens, mais communiquant entre eux et avec nous dans l'exaltation d'une même lumière. Parce que les perceptions les plus humbles sont les plus universelles étant celles par quoi nous sommes au monde avant même qu'il n'y ait pour nous des choses. [...](À ce point) où les choses émergent encore de leur réalité phénoménale »12

                                                          Img 1991

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Dimanche 4 mars 2018

Chapitre XCV, « Anachorèsis, Analysis, Ablösung, Secessio plebis »

Chapitre XCVI, « Il faut refuser le regard des autres »

Chapitre XCVII, « L'époque »

Chapitre XCVIII

Chapitre XCIX, « Érèbe »

Chapitre CI, « De solitudine »

Voici que va refermer ce tome VII de Dernier royaume.

« Il faut engager une vie secrète où survivre. », p.307.

Le tome VIII de Dernier royaume sera Vie secrète.

 

                Vouloir être dans le monde, vouloir être de son époque, c'est être à l'arrêt. Quignard rappelle le sens étymologique du mot : c'est attendre les ordres.

                Il y oppose les paroles de Jésus dans Jean VII 24 « Ne jugez pas ! », c'est-à-dire : « Abandonnez l'intériorisation de la société dans l'âme et renoncez à l'obéissance au sens commun. », p.322.

Injonction qu'il met « au cœur de l'art ».

                   «  Epekho dans la bouche de Pyrrhon : je suspends mon jugement, je persiste dans l'aporie infinie a-oristique.

                   Epekho dans la bouche de Husserl : je mets hors circuit ma croyance au monde, je mets momentanément entre parenthèses non seulement l'histoire mais le temps.

                 Epekho dans la bouche de Jésus : j'arrête d'obéir, je quitte la meute, j'écris. », p.324.

                … ou je dessine dans la poussière, signes incertains que la sandale ou le vent dispersent, graffitis laissés par des pattes d'oiseaux...

 

                « Il est possible que la passivité où plonge la honte individuelle, ou la faiblesse à laquelle voue l'humiliation sociale, ou la vulnérabilité que creuse d'heure en heure la contemplation solitaire, explorent plus la condition de l'humanité que l'orgueil d'appartenance, les rapports de force à l'intérieur du groupe, le fonctionnement haineux, belliqueux, attroupant, excité, qui le réconforte. », p.311.

               Le retrait du monde que prônent ces derniers chapitres comme rapport de soi à soi préservant la liberté et la singularité du solitaire ne correspond certes pas au message évangélique. Ce qu'il ébauche est une solitude studieuse enfouie dans le désert d'un coin de campagne, si possible au bord d'une rivière.

« Il s'agit de rejoindre la vie cachée, désirante, inassouvie, profonde. », p.335.

                 Quignard démissionne de toutes ses activités professionnelles et mondaines pour se retirer dans une petite maison au bord d'un fleuve et comprend que c'est là « le but de [sa] vie ».

« C'est regagner un peu de silence.

[…]

Il faut se précipiter vers ce qu'on préfère sans qu'il soit besoin de le juger.

Lire comme les lettrés. S'approcher de la terre comme si on allait mourir.

Libres comme les chats.

                  Et muets comme les pierres où ils vont, où ils sautent, où ils se pelotonnent, où ils se réchauffent dans le rayon de soleil qui colore et qui tombe. », p.327.

Dans cette retraite,

« Je pris pour maîtres les chats et l'état du ciel. », p.338.          

                    Leçon de Vendredi à Robinson dans le beau roman de Michel Tournier, Vendredi ou Les Limbes du Pacifique, que Quignard semble faire sienne :

               « Il faut que la culture n'achève pas la construction du monde. Il faut laisser la vie maîtresse du destin de la terre. Dans le terrain vague la végétation est plus libre que dans la forêt elle-même ; la lumière y est plus vive ; le poids du passé la contraint moins ; il faut laisser le temps soulever l'Histoire. », p.338.

 

                   Sur une pleine page, un CREDO qui se termine par ces mots :

                  « […] on peut avancer un peu de lumière dans la nuit – lumière qui projette à partir d'elle une ombre plus noire encore, une ombre toute neuve, une obscurité moins subie, magnifique, de plus en plus surgissante. », p.340.

Cette peinture de Tal-Coat a pour titre, justement, Bleu surgi (1974

                                                       Img 1974

 

 

 

 

 

 

 

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1Notes de ma cabane de moine, Kamo No Chômei, trad. Révérend Père Sauveur Candau, Le Bruit du Temps, 2010, p.38.

2Kamo No Chômei, Supra, p.38

3Christian Garcin, La Piste mongole, Verdier, 2009, p.262.

4Relevés sur le site : http://www.moreeuw.com/histoire-art/joseph-beuys.htm

5Pierre Tal-Coat, « Lettre à Françoise Simeneck », Libre regard, Maeght éditeur, 1991.

6On trouvait déjà cette réflexion de l'artiste dans l'installation Prénom Marie, présentée pour la première fois dans la chapelle Notre-Dame de Lorette, à Saint-Jean des Mauvrets (49 320) dans le cadre de la manifestation Art et Chapelles en Anjou, du 28 juin au 24 août 2014., puis, en partie, à la galerie HASY au Pouliguen (44 510), du 1er novembre au 20 décembre 2014.

7Aharon Appelfeld, Histoire d'une vie, trad. Valérie Zanatti, Points/ Le Seuil, 2004, pp.222-223.

8Aharon Appelfeld, trad. Valérie Zenatti, Éditions de l'Olivier, 2004.

9Paul Celan, « En l'air là-haut », La Rose de personne, trad.Jean-Pierre Lefebvre, in Choix de poèmes réunis par l'auteur, Poésie /Gallimard, 2002, p.221.

10Joseph Beuys, ibid.

11Grasset, 2018.

12Henri Maldiney, « Nous étions quelques-uns avec Tal-Coat », in Tal-Coat, collectif, Maeght éditeur, 1993, pp.28-29.

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Du lundi 19 au dimanche 25 février 2018

Pascal Quignard, Dernier royaume, Les Désarçonnés, t. VII, Gallimard, folio, 2014

 

          « Nous sommes une espèce acharnée. », p.254.

           Toute cette semaine déroule la cruauté des hommes dont Quignard traque les ressorts mettant à nu une faim originelle.

Lundi 19 février 2018

Chapitre LX, « Vultur »

Chapitre LXIV, « Le Blois d'Artigues »

Chapitre LXXXVI, « La frontière »

          « Vultur (dont nous avons fait le vautour) désignait l'oiseau qui dévore le visage (vultus) des morts.

          Vultur renvoie à vellere : arracher en tirant. », p.193. L'oiseau lacère la chair putréfiée du cadavre pour l'emporter dans les airs où il s'en repaît.

          « Je reviens sur ce point de mort qui est dans le visage des hommes. Le vultus est l'espace offert au vultur. Giacometti s'est obsédé sur ce point secret où va creuser d'un coup de bec l'oiseau rapace au centre du visage des hommes. », p.276.

          Le vautour n'est pas une image. Il est comme l'animal totem d'une humanité acharnée :

           « […] On vit ce ravage du progrès sur le visage des hommes dans l'après-midi qui suivit la destruction d'Hiroshima. », p.276.

         

          Les rapaces ont appris à l'homme le cercle patient, la ligne rapide, le point de chute sacrificiel. Ses cercles désignent le point où se trouve la charogne. Et « ce cercle, à l'aplomb de ce point, forme le premier signe. », (p.195).

          « Toujours au plus haut un animal sémiophore, représentant des invisibles, indice des cadavres attirants, témoin des morts, marque des ancêtres, augure des dieux. », p.197.

          Son observation initie l'homme au mouvement de l'astre solaire et à la course spéculative de la lecture.

 

          La cruauté rapace se tient au fond de l'humanité.

          Il y a une scène de carnage tapie aux tréfonds de l'être dont l'homme guette la levée et qui se confond avec la scène sexuelle, avec une scène « antérieure [qui] est là où nous sommes, nous dont la chair et le visage sont les seuls vestiges. », p.205. Un centre vide.

          Ainsi des Vanités.

          VaniteSi les moines trappistes gardaient sous les yeux constamment un crâne humain, la méditation de Quignard est du même ordre lorsqu'elle s'absorbe dans le néant de la scène primordiale où le sujet s'abolit.

          « Le moment de la première personne n'existe pas : c'est toujours un autre, deux autres, une blessure, un Dehors, une enfance, une persécution qui prend la place.

           Il faut cacher dans le monde le lieu vide de la première personne qui n'est qu'une porte qui bat. », p.205.

           « Qu'est-ce que le cœur de soi ? Le vide. Le vide de la faim. », p.207.

          Lacan à propos du tableau d'Holbein, Les Ambassadeurs : « […] Tout cela nous manifeste qu’au cœur même de l’époque où se dessine le sujet et où se cherche l’optique géométrale, Holbein nous rend ici visible quelque chose qui n’est rien d’autre que le sujet néantisé, […] l’incarnation imagée du moins phi [(-φ)] de la castration, laquelle centre pour nous toute l’organisation des désirs à travers le cadre des pulsions fondamentales. »1 (p. 102)

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Mardi 20 février 2018

Chapitre LXIV, « Le Blois d'Artigues »  

           « Qu'est-ce que le pouvoir ? La possibilité qu'a une société ou un État, à tout moment, de refouler un individu à sa frontière en le déclarant non humain, non national, non subjectif, lui arrachant son visage comme sa biographie, les projetant dans la mort ou le vide. », p.205.

          Actualité de ces mots alors qu'une circulaire du ministère de l'Intérieur sur l'examen administratif des étrangers dans les centres d'hébergement soulève l'indignation. Déni d'humanité opposé aux migrants par les législations nationales et par le sort qui leur échoit.

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Mercredi 21 février 2018

Chapitre LXIV, « Le Blois d'Artigues »

Chapitre LXVI, « La guerre »

Chapitre LXXI, « La crémation du passé

Chapitre LXXII, « Stasis »

          Guernica picasso huile toile 349 777 metres 1 728 342« […] il n'y a pas de solution au désordre du monde. Guerre sans fin. », p.209.

          La Syrie aujourd'hui, la Syrie ce matin, la Syrie ce soir, bombardée sans fin.

          Les Désarçonnés est paru en 2012. Quignard peut citer, outre deux guerres mondiales au XXe siècle, la guerre du Vietnam, la guerre en ex-Yougoslavie, les crimes des Khmers rouges. Ajoutons le génocide rwandais, l'Afghanistan, l'Irak, l'Ukraine, le Soudan, le Yémen, les massacres commis par Boko Aram en Afrique, par l'armée birmane contre les Rohingyas, les attentats partout… « Cette horreur nous attend à tout instant parce qu'elle est notre visage. » (p.284), ce visage que vise le bec du vautour et que dévore le feu d'Hiroshima.

 

          « La guerre est moins dissimulée que la paix. Les états y dilapident tout leur bien et y sacrifient les hommes sans plus se masquer. La guerre définit l'humanité déchaînée. », p.234.

          Ce qu'affirme Quignard c'est le plaisir de la guerre, cette appétence qu'ont les hommes pour le combat et la joie qu'ils éprouvent à se battre.

          « La chasse est excitante mais la guerre est passionnante. Elle rompt les limites. La guerre ouvre l'âme des hommes à un autre état psychique (un état plus ancien même qu'originaire, sans hiérarchie, sans famille, sans propreté, sans horaire). » , p.212.

          « N'omettez jamais dans la cause des guerres le plaisir de se battre. », p.215.

          Jusque dans la guerre civile (stasis), « face-à-face fraternel et sauvage, qui tournoie sur lui-même, tournant sans fin, clivant tout, tournoyant jusqu'au vertige, extatique. », p.240.

 

          Pourquoi cette passion de la guerre ?

          « La délectation du sang renforce le groupe ensanglanté, provoque une contagion immédiate, induit une réplique encore plus sanglante. C'est la pulsion sexuelle de mort. C'est pourquoi dans les sociétés humaines, il ne se trouve plus d'au-delà à la cruauté. », p.240.

 

          Et ceci enfin à méditer aujourd'hui en Pologne et ailleurs :

          « Chaque langue nationale est pourvue par la guerre de sa légende. C'est ce qu'on nomme l'Histoire des peuples où chacun d'entre eux n'écrit qu'une histoire mensongère dans "sa" langue.[…] C'est un conte régressif. », p.213.

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Jeudi 22 février 2018

Chapitre LXVIII

Chapitre LXX, « Excitare »

          Quignard explore La joie de la mort donnée. César, Achille, D'Annunzio, Agrippa d'Aubigné, Rauchingue qui exultait dans le carnage.

          Sa méditation ne s'arrête pas à ces figures guerrières, c'est là que son texte nous interroge. Les jeux cruels « de nudité et de lumière » de Rauchingue sont pleins de nuit et [de] silence, « comme Caravage, Zurbarán, Valentin et Georges de La Tour », (p.222).

          Saint joseph charpentier la tourLa description du supplice infligé par Rauchingue à un jeune serviteur pourrait être celle d'une peinture où l'on verrait l'enfant supplicié de et « dans sa propre lumière, qu'il tenait dans une main qui ne devait pas trembler auprès de son visage ». C'est le Jésus enfant de Joseph charpentier, de Georges de La tour, terrible tableau où le jeune garçon semblant tenir la flamme à même ses doigts éclaire l'homme qui taille la poutre de la Crucifixion. Quignard prolonge ce condensé tragique par le récit du no nocturne chrétien, mise à mort du crucifié une nuit d'orage, trahison de Pierre à la lueur des braises, retour du fantôme sous l'espèce d'un jardinier puis d'un pèlerin à Emmaüs. Quignard met à jour une dimension non seulement jouissive mais aussi artistique, opératique, spectaculaire de la cruauté. Plus encore : il découvre les traces d'une cruauté originelle stylisée, sublimée dans l'art. Les représentations de l'art sacré sont toujours celles d'un sacrifice sanglant.

 

          Comparaison enfin entre la meute de chiens pourchassant le cerf pour le dépecer et le lecteur traquant dans le livre la citation qu'il prélève.

          « Citation et excitation ont le même gîte dont le lecteur est le chasseur.

          Pourchasser et lire ne se discernent pas chez le lettré : in-citation des passages que ses yeux lisent et ek-citation des fragments que sa main arrache au sein des livres qu'il lit. », p.232.

 

          Ainsi de part en part les hantises, activités, productions de l'homme trahissent sa cruauté intime.

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Vendredi 23 février 2018

Chapitre LXV

Chapitre LXXI, « La crémation du passé

Chapitre LXXVI

Chapitre LXXVII, « Circulus vitiosus deus »

          « Il est normal que le fond de l'univers prédateur soit destructeur puisque ce monde est tenaillé par la faim. », p.249.

          La guerre est la dévoration poursuivie par d'autres moyens.

          La faim est une hantise « à la source de la métamorphose la plus lancinante des corps. Un corps mange un autre corps. C'est l'échange secret de la vie. », (p.210).

          Scène cannibale où « il y a un reste du déchaînement meurtrier carnivore affolant », (p.236 ). Là, « le prédateur [est] redevenu proie ». Elle fascine Géricault peignant Le Radeau de la Méduse, cité par Quignard, comme le jeune mousse égaré sur les bords du Rio de la Plata en 1515 dont Juan José Saer raconte l'histoire :

          « Debout, immobile, comme les Indiens immobiles, contemplant comme eux, le regard fixe, la viande qui grillait, je tardai plusieurs minutes à m'apercevoir que, [...]quelque chose de plus fort que la répugnance et la peur s'obstinait, presque contre ma volonté, à ce que, devant le spectacle que je contemplais dans la lumière zénithale, l'eau me vînt à la bouche. »2

          Le festin cannibale dans le roman de Saer est suivi d'une nuit d'orgie sexuelle. Les Indiens mettent ensuite plusieurs jours à se remettre de « ce nœud ardent qui était leur seule fête ».

          Mais la proie ?

          Médusée, sidérée d'être proie, morceau de viande entre les dents d'un autre animal, elle se livre, elle « entend soudain périr dans la gueule plus ancienne qu'elle a cru reconnaître. », p.235.

          Ce qui s'accomplit, c'est une désubjectivation de la proie telle qu'elle « fut passionnément recherchée lors de la déshumanisation du XXe siècle. », p.211.

 

          Prédation et dévoration au cœur de tous les mythes, dans le langage, le cercle, la danse, l'art, la lecture, la guerre.

          « Chassez le naturel, il revient au galop.

          Expulsez l'animalité, l'âme humaine ouvre ses yeux de baudroie et sa gueule de tigre. », p.254.

          Extraordinaire photographie d'Hélène Benzacar où l'on voit dans les entrailles du Museum d'Histoire naturelle le profil et la main d'une fillette dans l'ombre où reposent quatre crânes de loup dont les dents luisent. L'image associe dans un lieu matriciel la tradition des Vanités au fond énigmatique et terrible d'une scène de dévoration antérieure. (À voir ici)

http://www.helenebenzacar.com/wordpress/wp-content/gallery/travaux-helene-benzacar/2006/img_21267181.jpg

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1Jacques Lacan, Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1964, sous la dir. De Jacques-Alain Miller, Seuil, Points, 1990.

2Juan José Saer, L'Ancêtre, trad. Laure Bataillon, Le tripode, 2014, pp.54 et 95.

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Du lundi 22 au dimanche 28 janvier 2018

Pascal Quignard, Dernier royaume, Les Désarçonnés, t. VII, Gallimard, folio, 2014

 

Lundi 22 janvier 2018

Chapitre XLII, « Ovide »

Chapitre XLIII, « Théorie générale de l'engagement politique »

          « Ovide : L'homme doit être laissé comme non fini, c'est-à-dire comme appartenant à une espèce en cours de métamorphose infinie dans une nature qui est elle-même une métamorphose infinie. », cité p.131.

          Telle est la liberté qui s'oppose à toute assignation par où commence l'asservissement.

          Quignard rapproche sur le plan lexical « engagé » de « tueur à gages », et sur le plan historique des soldats enrôlés dans l'armée romaine, des esclaves, des « bêtes domestiques des troupeaux du néolithique marquées d'une lettre par leur premier propriétaire (pour les parquer, pour les monter, pour les vendre afin de les emprisonner à nouveau derrière de nouvelles palissades pour les tuer, les découper, les rôtir, les manger). », p.133.

 

          Lorsqu'on se promène en barque dans le labyrinthe des canaux de Brière, au milieu de ce marais replié dans la confusion des roseaux et des brumes, on voit gravés sur des poteaux de bois en limite de propriété d'étranges hiéroglyphes. Les mêmes signes sont reportés sur les palmes de canards domestiques, ceux qui servent d'appeaux pour la chasse des volatiles sauvages. Les hommes ont dressé les bêtes à attirer innocemment leurs congénères à la mort.

          Brisons là !

          L'homme libre se réensauvage.

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Mardi 23 janvier 2018

Chapitre XLV, « Le cheval du temps »

          La figure folle, échevelée, indomptée d'un cheval est l'image du temps. Quignard cite Upanishad I. Le surgissement de la vie.

          « Le non-programme, l'improgrammable, l'imprévisible, tel est le fond explosif de la temporalité. », p.139.

          C'est que le temps advient comme le plaisir surgit entre les amants que le désir avait réunis et que leur jouissance sépare. « Il vient de derrière le monde. Il vient de quelque chose qui se tient en amont de chaque corps. », (p.141). Et tandis que les amants se précipitent vers « la fin comme volupté », soudainement « leur jouissance commence la détresse où ils tombent en criant », (p.142).

          « […] c'est l'étreinte elle-même qui désarçonne les corps [...] », p.143.

          L'acte sexuel que Quignard décrit ainsi est une expérience temporelle dans laquelle « il n'y a jamais de présent. », (p.143).

          « "Je voudrais que cela durât" ne ressortit pas à la modalité temporelle de l'indicatif présent. Plus encore : "Je voudrais que cela durât", cela dé-finit le non-in-fini du non-présent du présent.

          C'est to ti êu einai.

          C'est ce "passé se mouvant encore à l'état de passé" dans l'actualité de l'acte.  », (p.144).

          Cette expérience temporelle « [présente] la durée d'une métamorphose qui [constitue] le référent de toute mutation », (p.145) et dit qu' « un Jadis habite la volupté comme carence de l'excitation. », (p.146). Le sentiment d'un toujours déjà perdu emplit l'amant au comble de la jouissance. Au fond de la nuit sexuelle, il tombe dans un dégoût de la vie éprouvant que « le perdu à la naissance [est] complètement reperdu au terme de l'étreinte. », p.146.

          ConvulsionCe moment de défascination, Quignard en fait le point de conversion de saint Paul, « Position d'extase : position de mort », p.147. Il reconnaît dans la convulsion du corps renversé, l'opisthotonie qui saisit l'être dans la transe, la tétanie, l'hystérie.

          « C'est l'admirable renversement de l'émotion reconnaissante.

          […] On voit soudain les chevaux dans le pré qui se renversent de la sorte et s'offrir. S'offrir à quoi ? À rien. Au soleil au-dessus d'eux, au vent qui passe, frottant leur dos dans l'herbe ou dans le sable, les chardons, les cailloux. », p.148.

 

          Ces dernières pages m'amènent une fois de plus à La Gradiva, de Jensen et à la lecture qu'en fait Freud – et, bien sûr, au film1 qu'en fit Raymonde Carasco dont j'ai déjà parlé au cours de la lecture du tome II de Dernier royaume -.

          «  […] et retroussant légèrement sa robe de la main gauche, Gradiva-Rediviva-Zoé Bertgang, enveloppée des regards rêveurs de Hanold, de sa démarche souple et tranquille, en plein soleil, sur les dalles, passa de l'autre côté de la rue. »

          Ce mouvement glissant de Gradiva apparaissant sur le seuil de sa disparition fait d'elle une figure de la métamorphose saisie dans le battement du temps. Il suggère en Harold le sentiment d'un toujours déjà perdu et en même temps la montée de l'émotion reconnaissante. Cette translation du corps de Gradiva est le dénouement de l'histoire et son épiphanie. Harold, extatique, est converti et c'est bien en cela qu'il intéresse Freud dont l'attention aux hystériques est connue.

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Mercredi 24 janvier 2018

Chapitre XLIX, « Dalila »

Chapitre L

Chapitre LII

Chapitre LIII, « Le noyau de silence »

          « Nous nous éclairons avec des brûlots de haine active. », p.160.

          L'un des fils conducteurs de la lecture des Désarçonnés est la commotion salvatrice qui pousse un individu à s'arracher à la société, au sens commun, à l'asservissement. Un autre fil est de montrer comment naît et s'organise la haine de tous contre tous en société.

          « S'entretuer est la passion spécifique de l'espèce homo, faisant jaillir son sang noir, son virus, sa virtus, [...] », p.162.

          Quignard décrit l'horreur cannibale à laquelle se livre l'espèce depuis le fond des premiers âges agraires jusqu'à l'époque contemporaine où elle se repaît de scènes de carnages devant « centaines de millions d'écrans qui couvrent la planète »

          « C'est la sédentarisation finale. C'est le pogrome immobile. », p.162.

          Quignard semble donner une suite aux premières pages du Discours sur l'Inégalité entre les hommes achevant de dresser un tableau de la société, éclairé par une pensée politique très actuelle :

          « La tétanie de chacun s'offre à la prise de tous. La haine, une fois devenue à ce point immobile, se transforme en peur. La peur, cette unique compagne du désir, confinée dans la sédentarité et la propriété foncière, est retraitée en angoisse. Cette angoisse cherche protection auprès de la puissance qu'elle a elle-même déléguée dans l'épouvante pour contrer son effroi, à laquelle elle consent comme si elle n'était pas sienne sous forme d'obéissance, de liberté meurtrie, d'immobilité physique, de veulerie sociale. Ce que les démocraties appellent la politique, depuis le commencement de ce siècle, oubliant l'horreur du siècle qui précéda ce nouveau siècle, est en train de commettre le tort de criminaliser la contestation qui les fonde et qui devrait les agiter jusqu'au tumulte pour les laisser vivants. », p.163.

          Cette analyse rompt avec tout discours humaniste – Quignard n'est pas un humaniste - et ouvre sur une interrogation d'autant plus subversive qu'elle est sans fond :

          « Que voulez-vous dire par penchants moraux de l'espèce humaine ? L'extermination de la faune ? L'invention de l'esclavage ? La crucifixion ? L'invention du travail ? La guerre ? Les camps polonais ? Les camps de Sibérie ? Les fosses du Rwanda ? Les étagères métalliques du Cambodge ? », p.165.

          Quignard rend compte de la férocité de l'homme dès lors qu'il craint pour sa survie et en dit en une phrase la racine primitive :

          Les hommes du paléolithique « cherchaient à atteindre vivants la nuit. », p.169.

         

          « longtemps c'est-à-dire des jours parce que notre cœur ne peut compter en semaines ni en mois, nous comptons en jours et chaque jour compte mille agonies et mille éternités. »2

          Charlotte Delbo, à Auschwitz.

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Jeudi 25 janvier 2018

Chapitre LIII, « Le noyau de silence »

Chapitre LIV, « La métayère de Rodez »

          Scène primitive de dévoration comme « re-mords » au fond de la faim et scène sexuelle de reproduction comme « noyau de silence ».

          « Noyau de silence devant le sang. Intervalle mort où prirent essor les langues. Noyau de rire carnivore mêlé d'effroi sexuel où ce rire se reproduit. Noyau affamé de la manducation fascinée c'est-à-dire mimétique. C'est le chant dionysiaque. », p.167. Et le surgissement de la danse.

 

          Le meurtre et le festin carnivore sont au fond d'un silence au cœur du langage mais dont les traces reviennent fracturer la surface du discours par le biais d'une rhétorique rétive, à coups de négations, d'images, d'emplois de locuteurs tiers comme autant d'irréalisateurs.

          Ce que le recours à ce biais montre d'autant plus, « c'est la croyance qu'il ne faut pas confier au langage ce qu'on éprouve », p.174. Et ce qui sous-tend cette foi, « c'est la certitude que le langage n'est pas originaire dans l'âme, [...]. Il y a un noyau incommunicable. […] C'est la vie intérieure considérée comme une nuit absolue […] (qui) doit se maintenir dans l'ancien silence où elle s'est constituée avant l'acquisition de la langue familiale [...] », pp.174-175.

 

          Je reviens encore une fois aux images photographiques d'Hélène Benzacar dont les personnages de dos se tiennent d'un territoire floue de nuit ou de lumière qu'ils ne pénètrent pas plus que notre regard.

          « […] dos des corps qui n'accèdent pas à la clarté et continuent à transporter avec eux l'ombre portée de la part obscure de l'être. »3

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Vendredi 26 janvier 2018

Chapitre LV, « Sur Joseph »

Chapitre LVIII, « La horde charognarde »

Chapitre LIX, « Sur le chemin du retour »

          « Allons ! Tuons-le ! », p. 176

          C'est le cri des frères de Joseph.

          C'est l'hallali sonné par l'homme traquant l'homme.

          « À mort ! »

          C'est le cri du peuple réclamant la condamnation de Jésus. « "À mort !" déterminant le destin de l'Occident. », p.177.

 

          Si Quignard décrit jusqu'à l'hallucination cette hantise du sang versé chez les humains, c'est encore une fois pour en marquer la relation avec le langage. Non seulement le langage porte dans un noyau de silence la mémoire du premier meurtre et l'épouvante de la réciprocité qui fait de lui tour à tour le chasseur et le chassé sous la dent des grands fauves, mais encore l'humain « porte le récit linguistique qu'il ne cesse de faire de sa mise en péril dans la mort » au cours de la chasse,(p.182).

          Le récit premier est un récit de chasse à mort.

          « Le prédateur est le survivant dans le récit au passé de ce qu'il a vécu (dans l'après-coup de la prédation. […] tout narrateur est un revenant du monde des morts. », pp.187-18.

            C'est le secret au cœur du film Les Chasses du Comte Zaroff.

          Dans un tel récit « le narrateur qui se cache derrière la narration est l'acte inventant le passé pour réactiver le passage du passant au passé. C'est la mort violente qui fait le fond. », p.189.

          « Tra-duction, trans-port, meta-phora, trans-fert (mort, ingestion, digestion, éjection), le mythe transporte son contenu comme le chasseur porte à l'épaule un rapporté […] lié à un meurtre antérieur …]. », p.189.

          C'est la mort violente qui fait le fond de tout passage.

          Au pas glissé de la Gradiva comme mouvement de la métaphore, il faut ajouter l'exultation de la danse des Bacchantes et le corps dépecé de son fils dont se repaie Agavé.

 

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1Raymonde Carasco, Gradiva, Esquisse I.

2Charlotte Delbo, Auschwitz et après I, Aucun de nous ne reviendra, Éditions de Minuit, 2013, p.92.

3 Georges Banu , L'Homme de dos, Adam Biro, 2000, p.105. À propos des mises en scène de Claude Régy.

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Du lundi 8 au dimanche 14 janvier 2018

Pascal Quignard, Dernier royaume, Les Désarçonnés, t. VII, Gallimard, folio, 2014

 

Lundi 8 janvier 2018

Chapitre XXI, « La plage de Carnac »

          « Les alignements de Carnac sont des listes de morts qui s'enfoncent dans la mer. Les oiseaux dans leurs migrations se regroupent sur les mêmes sites au moment de leur départ qui est aussi un chant. […] Les oiseaux sont les âmes qui, comme elles s'assemblent au terme de la terre, tout à coup prennent leur envol pour rejoindre leur pays qui se situe au fond du ciel. », p.72.

 

          Si la beauté d'une image tient à sa force poétique, ces quelques lignes la concentrent avec une intensité qui tient autant à la comparaison qu'elles portent qu'au mouvement qui les anime pour dire l'arrachement céleste des migrations. La cosmogonie que décrit Quignard s'ordonne sur l’attrait qu'exercent les points cardinaux. Ils aimantent invinciblement, aspirent et précipitent les corps vers ce pôle qu'est le point visé par le regard.

          « L'orientation dérive du regard des prédateurs [...](attirés) vers une cible unique de faim ou de désir. », p.73.

 

          Intuition de Quignard accordée à ces Entretiens de Pierre Tal-Coat avec Jean-Pascal Léger, réunis sous le titre L'Immobilité battante1, dont j'achève la lecture. En exergue, ces mots de l'artiste empruntés au texte :

          Au matin 1981«  Apparition et disparition, de fixité et éclat, de suspension et précipitation ainsi que l'épervier, dans l'immobilité battante : un vol suspendu, et tombant comme une pierre quand ce battement cesse. »

          Immobilité battante du temps désirant, muée soudain en capture de la proie.

 

          Admirables peintures de Tal-Coat qui tentent un espace ouvert, un élan, un phénomène surgissant...

          Et, au fil des propos du peintre :

         « Je suis mû, je suis "activé" par le regard. »

         « Regard devenu à la fois localisation de la proie et distance de tir », qui invente le temps orienté selon Quignard vers « le perdu qui manque d'autant plus qu'il affame», pp.75-76.

 

          Tel est aussi le temps de la lecture dont les mots de Tal-Coat offrirait une merveilleuse image :

         « Le vol précipite, comme toute sorte de mouvement, il nous met hors des convenances, du convenu du paysage en ce sens qu'il nous fait étranger et vagabond par l'action du regard, suivant […] la mobilité du déplacement, déplacements non identifiés qui rejoignent le ciel et la terre. »

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Mardi 9 janvier 2018

Chapitre XXII, « Quo itis ? »

          L'anecdote racontée dans ce chapitre prend un sens singulier rapportée aux propos de Tal Coat cités hier, il semble que le chevalier romain de cette histoire – qui ressemble au chevalier du Septième Sceau d'I. Bergman - décrive lui aussi le mouvement de la lecture autant que sa propre errance :

          « Je ne sais pas exactement où je me rends mais je vais vous dire ce que je pense de ce voyage que j'ai entrepris il y a maintenant treize ans. J'ai rendez-vous avec la mort. Je ne sais pas où le rendez-vous est fixé. Les oiseaux font des migrations extrêmement lointaines quand le froid les presse. Il arrive que les hommes fassent comme les oiseaux dans l'hiver. Les oiseaux aiment que la brume se referme sur eux dans le ciel. […] Les hommes aiment que la brume se referme sur eux sous la forme de langage. », pp.77-78.

          Cependant à nouveau l'image émeut comme à cet instant où le bâton de l'haruspice suit le vol des oiseaux et transforme en signe sur le sable le battement des ailes dans les lignes du ciel puis brouille la poussière où s'évanouit tout destin.

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Mercredi 10 janvier 2018

Chapitre XXXI, « Apelle »

          « Un jour Apelle renonça à peindre la tête d'un cheval. Il lança l'éponge sur la paroi. Soudainement (exaiphnès) il peignit. », p.102.

          Ce lancer d'éponge est une variante du désarçonnement qui précède la perte de conscience et dans ce cas le renoncement au jugement.

 

          Sans transition, Quignard relate un mal brutal dont il a été saisi. Hospitalisé, mourant, « jetant l'éponge, [il a] trouvé la forme de ce dernier royaume où maintenant [il vit]. », p.102.

          Lors du lâcher prise, ce qui arrive est l'inattendu. Tel est l'événement.

          « L'homme doit regarder l'imprévisible comme sa patrie », p.102.

 

          Même ouverture chez Tal-Coat qui m'accompagne depuis le début de cette semaine : Le peintre privilégie le phénomène surgissant plutôt que le signe qui suppose un savoir.

         « C'est, je crois, cette chose qu'il me faut atteindre. Cette espèce de rencontre qui n'a pas de préalable. »2

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Jeudi 11 janvier 2018

Chapitre XXXIII, « Le cheval de Nietzsche en 1621, en 1877, en 1889 »

          « Les métaphores définissent les chevaux qui font aller à toute vitesse au sein du langage, sautant de pierre en pierre, de visage en visage, de mot en mot, de texte en texte, d'image en image, comme dans les rêves. », p.106.

          Toujours la danse des masques et nul vrai visage caché, plutôt le sans fond de la nuit. C'est la geste qu'amorce Naissance de la tragédie, que reformuleront les textes ultérieurs de Nietzsche.

            Quignard décrit Nietzsche enlaçant en 1889 dans la rue un cheval battu et perdant à cet instant la raison tant était forte sa haine de la domestication. Contre la domestication, l'affirmation de la volonté de puissance dresse la figure de Dionysos. Sarah Kofman le voit surgir comme « texte original de la vie » qui « est nu, nudité qui n'est pas le symbole de la vérité, mais de l'innocence, de la beauté et de la force de la vie. » Le texte du philosophe exige alors une nouvelle écriture philosophique : « la multiplication des métaphores qui va de pair avec la diversification des perspectives et l'affirmation de la vie sous toutes ses formes. Chaque métaphore exprime un "propre", une appropriation provisoire, aucune n'est privilégiée. Avec la "mort de dieu", tous les concepts changent de sens, perdent leur sens, rendant licite toute folie, toute absurdité. Supprimé le centre absolu de référence, […] tout devient possible. D'où les métaphores inouïes nietzschéennes et la réévaluation des métaphores anciennes. »3

 

          Les livres de Quignard sont des machines de guerre nietzschéennes.

          Et dans cet univers carnavalesque ils touchent le cœur du mouvement tournoyant d'un élan vital.

           « La tension prédative est toujours incertaine. Point de vue de prédateur et point de vue de proie tournent, s'échangent, se renversent sans fin. Nul ne sait, dans le front à front, dans le corps à corps, dans le bois contre bois, dans le massacre contre massacre, dans le face à face, dans le gueule à gueule, qui va manger, qui va être mangé. », p.109.

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Vendredi 12 janvier 2018

Chapitre XXXVIII

Chapitre XL, « La Boétie »

Chapitre XLI, « Le bruit de la liberté »

           Le refus de la domestication :

          « Ce désir de mourir plutôt que d'obéir. », p.119.

          Quignard, comme La Boétie, estime que nous naissons asservis, liés pour notre survie aux soins et aux contraintes qu'impose la communauté. C'est une autodomestication de l'espèce.

          Cet assujettissement est volontaire : « Pourquoi les hommes n'ont-ils pas la force de désirer la liberté ? Parce que le qui-vive de la mort hante le sujet depuis sa naissance : depuis l'instant où, seul, laissé à lui-même, il serait mort. », p.127.

          Cet assujettissement est le milieu originaire de la guerre et de la culpabilité : « Le destin intraitable de chacun est un conflit sans fin entre tous. », p.126.

 

           Quignard est un penseur politique. Cette réflexion sur le pouvoir comprend l'enrôlement de l'individu dans la sphère du langage qu'opère la socialisation. La remise en jeu de la métaphore que Nietzsche associe à la volonté de puissance dionysiaque participe du désenchaînement.

           Si le langage est la marque de la colonisation sociale de l'individu, la liberté peut-elle être dite ? Ici, Quignard ne répond pas mais fait entendre le bruit de la liberté :

          « Le bruit des pommes de pin qui se déchirent et qui s'ouvrent brusquement, sous les branches dans l'ombre merveilleuse et noire, sous le pin parasol, face à l'île de Capri, l'été, à Ischia, sous le ciel bleu. », p.130.

          Bruit de la nature dans la nature sauvage, ce bruit qui jaillit est celui d'une libération des cosses dans l'exaltation céleste de l'été.

          Ce moment solaire, c'est aussi l'enthousiasme d'André Gide découvrant l'affranchissement d'un printemps algérien : « Les eucalyptus délivrés laissaient tomber leur vieille écorce. ». Phrase qui a été pour moi libératrice me rendant d'un coup le souvenir d'un royaume perdu.

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1Éditions L'Atelier contemporain, 2017.

2L'Immobilité battante, supra, p.82.

3Sarah Kofman, « Nietzsche et la métaphore », in Poétique, n°5, 1971, Seuil, pp.77 à 98. Cet article était annoncé par son auteur comme un extrait d'un livre à venir qui sera Nietzsche et la métaphore.

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Du lundi 1er janvier au dimanche 7 janvier 2018

Pascal Quignard, Dernier royaume, Les Désarçonnés, t. VII, Gallimard, folio, 2014

 

          ConversionL'édition des Désarçonnés dans la collection folio présente en première de couverture la peinture du Caravage, La conversion de Paul sur le chemin de Damas.

          « Il est étendu par terre, sur le dos, entre les sabots de son cheval, au milieu de cette lumière. », Les Désarçonnés, p.49.

          La peinture invite à donner son sens propre au titre : Ceux qui ont été mis à bas de leur cheval. Elle suggère une chute, une commotion, un accident à l'origine d'un changement, d'une révolution de l'être.

 

Lundi 1er janvier 2018

Chapitre premier

Chapitre III, « L'absence »

 

          Sur le seuil de ce tome VII, au chapitre premier, un roi mourant, le rappel d'un massacre, du sang, une décapitation.

          Au chapitre III, la mort du père de George Sand désarçonné de son cheval. Focale sur l'orpheline  :

          « Toute sa vie elle désira être absente à l'intérieur de l'Absence. », p.15.

 

          L'Absence est le nom que Sand donne à cette chambre de Nohant où l'enfant a appris la mort de son père et où elle se réfugie seule pour écrire.

 

          Annie Dillard, depuis sa cabane en pin de Cape Cod, un réduit de trois mètres sur trois et demi :

          « Un cercueil offre un espace suffisant pour lire, une cabane à outils conçue pour les tondeuses et les bêches offre un espace suffisant pour écrire. […]

Il faut éviter les lieux de travail séduisants. On a besoin d'une pièce sans vue pour que l'imagination puisse s'allier au souvenir dans l'obscurité. »1

 

          La scène primitive de l'écriture se joue dans une cellule sombre à l'écart du monde, un utérus d'ombre semblable à une tombe.

 

          Ce que la solitude n'est pas :

          Dans tout cela, il faut se déprendre d'une lecture commode où la solitude serait un isolement confortable permettant à l'artiste, à l'écrivain, de créer sans être dérangé. Elle est en quelque sorte intérieure à l’œuvre. Maurice Blanchot le rappelle au début du premier chapitre de L'Espace littéraire, chapitre qu'il choisit justement de consacrer à « La solitude essentielle » comme un préalable à toute écriture :

          « La solitude de l’œuvre […] exclut l'isolement complaisant de l'individualisme, elle ignore la recherche de la différence, […]. Celui qui écrit l’œuvre est mis à part, celui qui l'a écrite est congédié. »2

          « L'écrivain qui entre dans cette région ne se dépasse pas dans l'universel. Il ne va pas vers un monde plus sûr, plus beau, mieux justifié […]. Il ne découvre pas le beau langage qui parle honorablement pour tous. Ce qui parle en lui, c'est ce fait que, d'une manière ou d'une autre, il n'est plus lui-même, il n'est déjà plus personne. »3

 

          Quignard : « Toute sa vie on cherche le lieu d'origine, le lieu d'avant le monde, c'est-à-dire le lieu où le moi peut être absent et où le corps s'oublie. », p.16.

          S'il est une mystique de l'écriture, cette phrase en désigne le chemin.

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Mardi 2 janvier 2018

Chapitre IV

Chapitre VI, « La solidarité est le mal »

          Lignes des massacres. Lignes des cruautés.

          Enfant, j'aimais le mot allemand « die Grenze », la frontière, dont la sonorité étouffée évoquait la brume grise de confins indécis. J'ai retrouvé ce mot au dernières images du film de Théo Angelopoulos, Paysage dans le brouillard, au moment où la barque qui emporte les deux enfants disparaît dans le brouillard et qu'on entend les coups de feu tirés par les garde-frontières. (Images qui maintenant rejoignent celles de Simon Srebnik remontant la rivière Ner aux dernières lignes de ma lecture de La barque silencieuse.)

          « Les frontières sont des lignes imaginaires, mouvantes, cruelles, aïeules. Lignes de front où a lieu la bataille, lignes riches de dépôts archéologiques, d'armes, de chevaux, de charniers, d'inquiétudes. Lignes imaginaires des deuils et du doute. », p.18.

 

          Collina 266Une image aussi revient comme une hantise, une photographie de Marcos Avila Forero, Colina 266 – The old Baldy (2015), présentée dans l’exposition L’Asymétrie des cartes, au Grand Café à Saint-Nazaire de janvier à avril 20164.

          La colline 266, de son nom militaire, est située aujourd'hui dans la Zone Démilitarisée Nord-coréenne (DMZ). Elle avait été surnommée par les soldats The Old Baldy, « Le Vieux Mont-chauve », tant la végétation a été ravagée par les combats. La Colombie avait envoyé là un bataillon de 1070 hommes pour soutenir la guerre contre le communisme. Marcos Avila Forero est allé chercher à cette zone-frontière entre les deux Corée les traces de cette histoire qui est aussi une part de l'histoire de soixante-quatre années de guerre civile en Colombie.

 

          « Dans le monde animal il n'y a pas la moindre guerre. L'individualité y est extrême. L'identité, le genre, la généralité, l'opposition qui l'appuie, ne naissent que chez les hommes. », p.19.

          Le détour par l'animal pour mieux montrer la méchanceté des sociétés humaines.

          "La guerre de masse est le régime référent, normé, normalisant, continu, des sociétés constituées. », p.30.

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Mercredi 3 janvier 2018

Chapitre V, « Le bât de la honte »

Chapitre VI, « La solidarité est le mal »

          Quignard cite Horace : « Si beau que puisse être un cheval, il porte le bât de la honte. » Le cheval domestiqué.

          « Regardez plutôt les cerfs ! », p.24.

          Le cerf, fuite faite animal : « une insoumission. La non-domestication exhibée, le désarçonnement en personne », (p.24).

          Ce n'est pas juste une image, juste une allégorie.

          Jean-Christophe Bailly raconte combien l'a surpris (désarçonné) la rencontre nocturne qu'il a faite avec un chevreuil : « Rien d'autre. Rien que l'espace de cette course, rien que l'instant furtif et malgré tout banal […]. Mais cette fois-là j'en fus retourné, saisi, […].comme si j'avais été justement admis à voir un instant ce dont comme être humain je serai toujours exclu, soit cet espace sans noms et sans projet dans lequel librement l'animal fraye, [...»5

          Au fond des forêts.

          Les romans médiévaux désignent cet endroit au plus profond des bois où se perd le chevalier qui erre, où se réfugie le prince fuyant son palais, où vit le solitaire en son désert. (La quête déçue d'un tel lieu se trouvait déjà au début du tome II de Dernier royaume, Sur le jadis.)

          George Sand s'enfermait, pour écrire, dans l'Absence dont un roman au moins donne le pendant sous l'abri des grands chênes. Dans La Mare au diable, la petite Marie, Germain et le jeune fils de Germain se sont égarés et trouvent refuge pour la nuit dans un bois. C'est dans cet isolement, loin des conventions et des préjugés de la communauté villageoise que Germain va prendre conscience de son amour pour Marie.

          « Il faut savoir s'engager au cœur de la forêt, gagner la fontaine que la vieille langue, jadis, appelait tout simplement "font".

          Il faut savoir répondre dans le vide. Ce sont les livres. Il faut savoir se perdre dans le vide. C'est la lumière dans laquelle on les lit. », p.26

 

          Lieux réservés que sont cette clairière où le cerf est roi bondissant dans la fûtaie, ce jardin clos où les amants se rejoignent, ce vide silencieux6 où s'ouvre le livre…

          « L’œuvre n'est œuvre que lorsque se prononce par elle, dans la violence d'un commencement qui lui est propre, le mot être, événement qui s'accomplit quand l’œuvre est l'intimité de quelqu'un qui l'écrit et de quelqu'un qui la lit. »7

 

          Quignard fait signe vers cet espace vide, « où le livre trouve à s'engendrer, introuvable dans le réel […], inimaginable au sein du symbolique. », p.27.

          C'est « La rencontre de l'imaginaire » que décrit magnifiquement Blanchot au premier chapitre du Livre à venir, celle de ce lieu que promettait le chant des Sirènes qui « conduisaient le navigateur vers cet espace où chanter commencerait vraiment. […] Mais, le lieu une fois atteint, qu'arrivait-il ? Qu'était ce lieu ? Celui où il n'y avait plus qu'à disparaître, parce que la musique, dans cette région de source et d'origine, avait elle-même disparu […]. »8

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Jeudi 4 janvier 2018

Chapitre XIV, « Désarçonnés »

Chapitre XV, « De raptu Pauli »

          « Saint Paul, Abélard, Agrippa d'Aubigné se mettent à écrire parce qu'ils tombent de cheval.

          Du moins ils se mettent à écrire parce qu'ils leur semble revenir du monde des morts. », p.49-50. Tel Ulysse revenant conscience après le ravissement où le chant des Sirènes l'a emporté.

          « Entendre le chant des Sirènes, c'est d'Ulysse qu'on était devenir Homère [...] »9

          La figure du survivant accompagne la lecture des derniers chapitres du tome VI, La barque silencieuse, Chalamov, Kertèsz, et c'est elle qui donne le sens de la solitude essentielle ouverte dans le vide silencieux de l’œuvre.

          La lecture de M. Blanchot permet d'entrer plus avant dans le texte de Quignard. Pourquoi tant de récits sont-ils inaugurés par un retour du séjour des morts – ou par ce point de bascule, de désarçonnement, de change où Ulysse devient Homère, où Achab devient Melville - ? C'est que l'écrivain « appartient dans l’œuvre à ce qui est toujours avant l’œuvre. »10 À cette ligne confuse, insituable, où le corps de femme devient animal prodigieux, où le chant « touche à l'inhumanité de tout chant humain, […] chant de l'abîme qui, une fois entendu, ouvrait dans chaque parole un abîme et invitait fortement à y disparaître. »11

 

          Ce qui suit la chute, qu'on appelle retour à soi, n'est pas un gain de savoir, la révélation d'une divinité, d'une vérité. Dans son ravissement, Paul « vit le néant », p.51. Quignard traduit Les Actes des Apôtres, IX, 8 : « Les yeux grands ouverts il ne voyait rien. », p.52.

          Ce dessaisissement du regard, Blanchot l'appelle fascination, « ouverture opaque et vide sur ce qui est quand il n'y a plus de monde, quand il n'y a pas encore de monde. »12.

           Ce serait comme l'Ouvert de la Huitième Élégie de Rilke, ce que voit l'animal dans sa relation à ce qui se présente, sans représentation de ce qui est, cet espace sans noms et sans projet dans lequel librement l'animal fraye (J.C Bailly).

          « De tous ses yeux la créature voit l'Ouvert »

          Quignard : Après cet aveuglement, cette presque mort, Paul renaît. Il est un autre. « L'expérience se fait de plus en plus native. », p.54.

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Samedi 6 janvier 2018

Chapitre XVII, « Brantôme, Gourville, Montaigne

Chapitre XVIII

          « Écrire n'est pas vivre, c'est survivre. », p.57.

          Les Désarçonnés raconte une chute renversante et le surgissement dans un « temps continûment neuf » :

          Après un accident de cheval qui laisse Montaigne inconscient, « […] l'écriture des Essais commence dans l'extase mortelle. Elle reproduit sans cesse, chaque chapitre étant une nouvelle renaissance, une perte de connaissance suivie d'un sentiment de pure joie de survivre. », p.60.

          Le chapitre XVIII s'intéresse à une chute que fait Rousseau renversé par un chien. Elle le plonge dans « un calme ravissant » qui le rend étranger à lui-même : « Tout entier au moment présent je ne me souvenais de rien ; je n'avais nulle notion distincte de mon individu, […] ; je ne savais ni qui j'étais ni où j'étais ; je ne sentais ni mal ni crainte ni inquiétude. »13

          Expérience native en ce qu'elle répète le trauma de la naissance et ouvre au même instant la chance d'un commencement.

          « Il ne s'agit en aucune façon de la mort : il s'agit de repasser par l'irruption pour refaire irruption. », p.64.

         

          « Mais ce n'est jamais la mort ; on manque l'expérience. », p.66.

          L'expérience littéraire s'essaie à raconter un tel événement, ce sont des récits de retour du royaume des morts, de traversée de la mort, des récits de survivants. Ce sont des simulacres, En ce sens, l'espace du poème est « espace orphique auquel le poète n'a sans doute pas accès, où il ne peut pénétrer que pour disparaître, où il n'atteint qu'uni à l'intimité de la déchirure qui fait de lui une bouche sans entente, comme elle fait de celui qui entend le poids du silence : c'est l’œuvre, mais l’œuvre comme origine. »14

 

          Une des beautés troublantes du texte de Quignard tient à un glissement de l'image manquante de l'origine à l'image manquante de la fin. À la figure de la Perdue se superpose ce que Blanchot nomme le désœuvrement de l’œuvre, cette ligne fuyante sur le corps des Sirènes, ou la musique inouïe que joue Monsieur de Sainte-Colombe dans la cabane de son jardin, un air qui se disperse dans l'apparition d'une morte aimée et se fait entendre tandis qu'elle s'évanouit dans la présence qu'elle suscite.

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1Annie Dillard, en vivant, en écrivant, trad. Brice Matthieussent, Christian Bourgois, coll. « Titres », 2008, p.34.

2Maurice Blanchot, L'Espace littéraire, Gallimard, « Idées », 1968, p.9-10.

3Supra, p.19.

4Pour en savoir plus : Lire l'entretien publié dans le numéro deux de la revue Faros, « Aux frontières » qu'on peut se procurer sur le site  : http://faros-revue.fr/faros2.html

5Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, Bayard, 2007, pp.11-12.

6Maurice Blanchot, L'Espace littéraire, op. cité, p.11.

7Maurice Blanchot, supra, p.11

8Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Gallimard, Coll « Idées », 1971, p.9.

9Supra, p.15.

10Maurice Blanchot, L'Espace littéraire, op. cité, p.14.

11Maurice Blanchot, Le Livre à venir, op. Cité, p.10.

12Maurice Blanchot, L'Espace littéraire, op. cité, p.28.

13Jean-Jacques Rousseau, Confessions, cité par Pascal Quignard, ibid, p.62.

14Maurice Blanchot, L'Espace littéraire, op. cité, p.184.

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