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"Comment trace-t-on une route à travers la neige vierge ?"

        C'est par cette question que commence Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov. Deux paragraphes y répondent au seuil de l'ouvrage dans un texte intitulé "Sur la neige" qu'on peut lire comme une fable racontant les chemins de l'écriture.

         "Comment trace-t-on une route à travers la neige vierge ? Un homme marche en tête, suant et jurant, il déplace ses jambes à grand-peine, s'enlise constamment dans une neige friable, profonde. Il s'en va loin devant : des trous noirs irréguliers jalonnent sa route. Fatigué, il s'allonge sur la neige, allume une cigarette et la fumée du gros gris s'étale en un petit nuage bleu au-dessus de la neige blanche étincelante. L'homme est reparti, mais le nuage flotte encore là où il s'était arrêté : l'air est presque immobile. [...] L'homme choisit lui-même ses repères dans l'infini neigeux : un rocher, un grand arbre ; il meut son corps sur la neige comme le barreur conduit son bateau sur la rivière d'un cap à l'autre.

          Sur la piste étroite et trompeuse ainsi tracée, avance une rangée de cinq à six hommes. Ils ne posent pas le pied dans les traces, mais à côté. Parvenus à un endroit fixé d'avance, ils font demi-tour et marchent à nouveau de façon à piétiner la neige vierge, là où l'homme n'a encore jamais mis le pied. La route est tracée. Des gens, des convois, des traîneaux, des tracteurs peuvent l'emprunter. Si l'on marchait dans les pas du premier homme, ce serait un chemin étroit, visible mais à peine praticable, un sentier au lieu d'une route [...]. Le premier homme a la tâche la plus dure, et quand il est à bout de forces, un des cinq hommes de tête passe devant. Tous ceux qui suivent sa trace, jusqu'au plus petit, au plus faible, doivent marcher dans un coin de neige vierge, et non dans les traces d'autrui. Quant aux tracteurs et aux chevaux, ils ne sont pas pour les écrivains mais pour les lecteurs."

Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, trad. de Sophie Benech, Catherine Fournier, Luba Jurgenson, Éd. Verdier, 2003

          Varlam Chalamov a été dix-sept ans prisonnier sur la presqu'île de la Kolyma, aux confins de la Sibérie, entre 1929 et 1953. 

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